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l’Afrique : un aperçu
par Yves Sorokobi


Même si au Kenya, l’East African Standard, l’un des plus vieux quotidiens africains, a fêté son 100ème anniversaire en novembre, le métier de journaliste reste difficile à exercer sur le continent du fait des politiques défavorables des gouvernements et des multiples infortunes économiques qui sapent encore le plein développement des médias africains.

A la fin de l’année, 26 journalistes étaient en prison en Afrique à cause de leur travail: 18 en Erythrée, deux au Togo et deux en République démocratique du Congo et un en Guinée, en Sierra Leone, au Niger et en Ethiopie. Ce chiffre est bien supérieur à celui de la fin de 2001 lorsque les journalistes séjournant dans les prisons africaines étaient au nombre de quinze. Cette forte augmentation est principalement attribuable au bilan consternant de l’Erythrée.

En 2002 également, une police des émeutes trop zélée a abattu un journaliste le 12 janvier dans la capitale de l’Ouganda, Kampala. Jimmy Higenyi a été le seul reporter tué en Afrique dans l’exercice de ses fonctions en 2002, alors que 2001 était la première année depuis deux décennies au cours de laquelle aucun journaliste n’avait été tué à cause de sa profession. Il est possible que la tendance se confirme malgré la mort de Higenyi car les donateurs et les groupes de la société civile exercent des pressions croissantes sur les dirigeants africains pour qu’ils bannissent l’impunité et mettent tout en oeuvre pour retrouver la trace des assassins. C’était le cas récemment au Burkina Faso où le meurtre en décembre 1998 du rédacteur en chef Norbert Zongo a déchaîné des troubles civils et au Mozambique où le sabotage de l’enquête sur l’assassinat en novembre 2000 de Carlos Cardoso, éditeur du défunt quotidien économique Metical, a suscité une indignation générale qui aurait pu compromettre les chances du FRELIMO, le parti en place, de conserver le pouvoir.

En 2002, les journalistes africains ont continué à bénéficier du soutien du public dans leur pays et à l’étranger. Cette situation a contraint certains dirigeants africains, tels que le Premier Ministre éthiopien Meles Zenawi, qui a longtemps qualifié les médias non gouvernementaux de « presse sensationnelle », à reconnaître leur rôle de garde-fous. Des progrès ont aussi été réalisés dans la création d’infrastructures régionales pour traiter des questions relatives à la liberté de la presse, tandis que celle-ci contribue à stabiliser la démocratie en Afrique.

La radiodiffusion reste le moyen le plus efficace de toucher les populations d’Afrique. Le rôle vital de la radio pour diffuser les informations et les opinions a persuadé les défenseurs des médias d’intensifier leurs pressions sur les gouvernements qui résistent encore à la radiodiffusion privée. En mars, trois ans après l’adoption par l’Ethiopie d’une loi sur la radiodiffusion, les dirigeants ont enfin commencé à délivrer des licences aux entrepreneurs désireux d’ouvrir des stations de radio privées ; il ne reste que trois pays africains -– l’Angola, l’Erythrée et le Zimbabwe -- dont les ondes ne sont pas soumises à la concurrence privée. Eu égard aux restrictions pesant sur la diffusion de l’information et au fait que les journalistes continuent d’être harcelés et emprisonnés, le CPJ a inscrit l’Erythrée et le Zimbabwe sur sa liste de 2002 des « pays les pires pour les journalistes.»

Le 3 mai, Journée mondiale de la liberté de la presse, les journalistes africains réunis à Pretoria en Afrique du Sud ont adopté la Charte africaine sur la radiodiffusion convenue lors d’une conférence mondiale sur la liberté de la presse en mai 2001. En octobre, à Banjul, la Commission africaine sur les droits de l’homme et des peuples, basée en Gambie, a ajouté à ses activités officielles le renforcement de la charte sur la radiodiffusion. Cette charte, destinée à servir de modèle aux politiques et aux lois relatives à la radiodiffusion en Afrique, met l’accent sur la libéralisation des ondes et sur les effets de la mondialisation sur l’industrie de radiodiffusion naissante du continent.

En octobre également, la Commission a adopté une Déclaration de principes sur la liberté d’expression qui insiste sur « l’importance fondamentale de la liberté d’expression comme droit individuel de l’homme et la pierre angulaire de la démocratie de même qu’un moyen permettant d’assurer le respect de tous les droits et de toutes les libertés de l’homme ».

Cependant, certains observateurs ont exprimé de sérieuses réserves sur la manière dont la commission, organe non judiciaire, fera appliquer ces mesures. La Déclaration de principes sur la liberté d’expression, proposée par Article 19, un groupe contre la censure, par exemple, sera l’aune à laquelle sera mesuré le respect par les gouvernements de l’Article 9 de la Charte africaine sur les droits de l’homme et des peuples de 1986 qui garantit la liberté de la presse. Mais la déclaration n’explique pas comment ses dispositions peuvent être appliquées contre les gouvernements contrevenants. La déclaration tend aussi à encourager la liberté d’expression au sein de l’Union africaine (UA) et des initiatives du NEPAD (New Partnership for Africa’s Development – Nouveau partenariat pour le développement de l’Afrique).

Les chefs d’Etat africains, sous la direction du président sud-africain Thabo Mbeki, ont formulé le NEPAD en 2001 dans le but d’accroître les investissements étrangers dans les pays africains. Cette initiative, assortie d’une promesse d’investissements par les pouvoirs occidentaux de l’ordre de 64 milliards de dollars E.U., vise un taux de croissance de 7 pour cent sur le continent d’ici à 2015 par le biais de la promotion de la démocratie et de la bonne gouvernance. Mais en avril, la clause du NEPAD sur la bonne gouvernance a donné lieu à un débat très animé entre certains dirigeants africains et les gouvernements occidentaux qui cherchaient à punir le Président Robert Mugabe du Zimbabwe des confiscations illégales de terres et la répression de l’opposition et de la presse indépendante de son régime. Le Nigeria et l’Afrique du Sud, encouragés par les partisans occidentaux du NEPAD à contraindre le Zimbabwe à améliorer sa situation des droits de l’homme, ont été réticents à tenir tête au Président Mugabe.

Lancée officiellement en juillet, l’UA est la dernière incarnation de l’Organisation de l’Unité africaine (OUA) qui a mené l’Afrique du joug colonial à l’indépendance. Basée sur le modèle de l’Union européenne, l’UA devrait oeuvrer pour l’allègement de la pauvreté et le développement des marchés. Selon un rapport de novembre de la Banque mondiale, il est prouvé qu’une presse libre peut contribuer à réduire la pauvreté et favoriser le développement économique. Toutefois, les textes qui portent création de l’UA passent notoirement sous silence la lutte douloureuse des journalistes africains pour obtenir davantage de libertés.

Le 12 août, le CPJ a écrit au Secrétaire général de l’UA, Amara Essy, pour exprimer ses doutes sur la protection effective de la liberté de la presse par la constitution. « Le texte de cette nouvelle constitution marque un recul important pour la liberté de la presse et la liberté d’expression en Afrique qui sont toutes deux inscrites dans la constitution de l’OUA, qui a précédé l’UA », a écrit le CPJ. A la fin de l’année, l’UA n’avait toujours pas répondu au CPJ.

Parallèlement, Internet continue de pénétrer lentement le continent en dépit de lois restrictives adoptées à la hâte par nombre de gouvernements en vue de contrôler les opportunités commerciales et autres associées à la technologie. Les journalistes et les citoyens africains semblent désireux de tirer parti d’Internet. En février, un rapport du Programme des Nations Unies pour le développement (PNUD) a conclu que le Zimbabwe, avec plus de 100.000 internautes en ligne, est l’un des plus gros utilisateurs d’Internet de l’Afrique, bien qu’une Loi sur les postes et les télécommunications autorise le gouvernement à intercepter les mails au nom de la « sécurité nationale ». En décembre, des agents de la sécurité du Zimbabwe ont accusé le journaliste Lewis Machipisa « d’espionnage pour le compte de la BBC » après avoir pris connaissance d’un mail qu’il aurait envoyé à la station britannique, interdite d’antenne au Zimbabwe depuis 2001. L’accusation a forcé Machipisa à se cacher.

Selon le PNUD, 4 millions d’Africains utilisent régulièrement Internet, plus de 50% d’entre eux en Afrique du Sud. « Il y a aujourd’hui 38 pays avec 1.000 abonnés ou plus, mais seulement 11 pays avec plus de 200.000 abonnés – l’Algérie, le Botswana, l’Egypte, le Kenya, Maurice, le Maroc, le Nigeria, l’Afrique du Sud, la Tunisie, la Tanzanie et le Zimbabwe » relève le rapport. Le PNUD ajoute qu’une infrastructure de communications insuffisante est le principal obstacle à l’expansion future d’Internet.
On espère néanmoins qu’un nombre croissant d’Africains seront en mesure de faire partie de la communauté mondiale d’Internet. Le 27 mai, un groupe d’experts africains des télécommunications s’est réuni à Dakar, la capitale du Sénégal, pour lancer un câble en fibroptique sous-marin d’un montant de 639 millions de dollars E.U. Ce câble de 26.448 kilomètres (16.200 miles) relie 10 pays africains à l’Europe et à l’Asie.

En dépit des progrès remarquables des dernières années, la liberté de la presse en Afrique reste cependant vulnérable. En septembre, des journalistes d’Afrique de l’Ouest ont accueilli la 10ème Réunion annuelle du Réseau international de liberté d’expression (International Freedom of Expression Exchange – IFEX) à Dakar. L’IFEX, qui compte plus de 50 membres (y compris le CPJ et plusieurs groupes de journalistes africains), coordonne le travail des groupes internationauxl de défense de la liberté de la presse. Lorsqu’il a évalué la première décennie de travail de l’IFEX, le journaliste camerounais Pius Njawe a déclaré à la réunion de Dakar que les efforts de l’IFEX avaient forcé certains gouvernements africains à mettre fin à leurs répressions les plus flagrantes, telles que l’envoi de la police pour fermer les bureaux de presse dont les rapports déplaisent aux autorités.

« Mais les gouvernements sont adroits », a ajouté Njawe. « Ils ont eu recours à d’autres formes de harcèlement ». Par exemple, au lieu de fermer directement un quotidien gênant, ils ne font plus de publicité ce qui crée des difficultés financières et contraint parfois le journal à fermer par manque de fonds. Bien que tout le monde semble d’avis que la presse d’Afrique est plus libre qu’elle ne l’était il y a dix ans, « c’est difficile à dire », déclare Njawe. « Par le passé, la menace était visible. Aujourd’hui, elle est plus subtile. »



Yves Sorokobi est coordonnateur de programme au CPJ. Adam Posluns et Wacuka Mungai sont chercheurs du programme Afrique. Ils ont largement contribué à la recherche et à la rédaction de la présente section. La mission du CPJ en Ethiopie a été partiellement financée par le Freedom Forum.