Lettres   |   Sénégal

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Le 15 novembre 2007

Son Excellence Abdoulaye Wade
Président de la République du Sénégal
Ambassade de la République du Sénégal aux Etats-Unis
2112 Wyoming Avenue, NW
Washington, DC 20008

Fax: (202) 332-6315
Monsieur le Président,

En tant qu’organisation indépendante, à but non lucratif, dévouée à la défense de la liberté de la presse dans le monde entier, nous saluons la libération provisoire de quatre journalistes qui avaient été arrêtés au Sénégal ces dernières semaines à la suite de leurs articles critiques. Nous pensons que l’utilisation persistante par le gouvernement sénégalais de dispositions pénales sur la diffamation et l’outrage pour emprisonner et poursuivre en justice les journalistes porte atteinte aux acquis démocratiques du Sénégal. Nous vous appelons donc à user de votre influence pour enfin mettre en application votre engagement de 2004 à abroger les dispositions pénales relatives aux délits de presse, notamment la diffamation.


Le 8 novembre dernier, votre chef de cabinet Papa Samba Mboup, avait annoncé  sur les ondes de Radio Futurs Médias que vous aviez donné des « instructions fermes » pour la libération de Papa Moussa Guèye et Pape Moussa Doucar, respectivement rédacteur en chef et journaliste politique du quotidien L’Exclusif, ainsi que Pape Amadou Gaye, directeur de publication du quotidien Le Courrier du Jour, et El Malick Seck l’administrateur du Site Web d’information Rewmi, selon les médias.

La police sénégalaise avait fermé L’Exclusif le jour où ce journal a publié à la Une un article intitulé « Sorties nocturnes au Palais: Les escapades du Président Wade ». Ainsi M. Guèye a été placé en détention pendant quatre semaines. Quant à M. Doucar l’auteur de l’article, il s’était tenu en cachette mais fut finalement arrêté, selon les journalistes locaux. M. Guèye a été accusé d’offense au chef de l’état, de publication de fausses nouvelles, et d’atteinte à la sûreté de l’état selon le code pénal du Sénégal,  a souligné l’avocat de la défense Cheikh Tidiane Faye.

M. Gaye a aussi été arrêté et son journal fermé le 1 novembre sur des accusations similaires, notamment l’incitation à la désobéissance dans l’armée, à la suite d’un éditorial du 30 octobre titré « Tension sociale: Et l’armée dans tout cela ? ».  L’article était critique du gouvernement sénégalais à cause de l’augmentation du coût de la vie et a soulevé des questions sur le rôle de l’armée dans cette crise, selon les journalistes locaux. M. Gaye encourt une peine de prison pouvant aller jusqu’à 10 ans s’il est  rendu coupable, a déclaré l’avocat de la défense, Cheikh Tidiane Faye.

M. Seck a été placé en garde à vue pendant 24 heures le jour même où Rewmi a publié à la Une un article intitulé « Souleymane Jules Diop accuse Wade d’avoir conduit le pays à la faillite économique». M. Diop est un critique de votre gouvernement qui est actuellement en exil.

Ainsi, nous vous demandons d’user de votre influence pour persuader le procureur de lever toutes les charges contre ces journalistes. Ils ont été emprisonnés sur la base de plusieurs dispositions du code pénal du  Sénégal de 1977. Ce code criminalise l’ « offense » au chef de l’état (Article 254), la diffamation contre les tribunaux (Article 259), les autorités (Article 260), et les simples citoyens (Article 261) avec un peine  maximum de deux ans d’emprisonnement, et des amendes pouvant aller jusqu’à 1,5 millions de francs CFA. Les journalistes peuvent aussi écoper d’une peine d’emprisonnement pouvant aller jusqu’à trois ans pour publication de « fausses nouvelles » (Article 255).

Le Syndicat des Professionnels de l'Information et de la Communication du Sénégal et des organisations de la société civile, avec l’aide d’experts en droit et l’assistance de l’UNESCO, avait en décembre 2004 soumis une proposition globale de reforme, notamment la dépénalisation de la diffamation,  au ministre sénégalais de l’information, Bacar Dia. Cependant, peu d’avancée a été notée au delà de la réticence du gouvernement sénégalais à l’envergure de cette réforme, selon des recherches du CPJ.

« On ne peut laisser  les gens écrire ce qu'ils veulent impunément », a déclaré au CPJ par téléphone cette semaine Mamadou Kassé, un ancien journaliste devenu un conseiller technique de M. Dia. « Parfois la prison peut même servir à protéger le journaliste s'il s'attaque par exemple à un homme armé qui peut le tuer comme on l'a vu au Congo»,  a-t-il dit.

« La réflexion est en cours » a-t-il souligné, avant d’ajouter que le gouvernement sénégalais accorde la priorité à la formation des journalistes.

Nous vous appelons, Monsieur le président, à tenir votre engagement de 2004 à abroger les dispositions pénales relatives aux délits de presse, notamment la diffamation.

Merci de l’attention que vous portez sur cette question importante.

Veuillez agréer, Monsieur le Président, l‘expression de nos sentiments distingués.

 
Joel Simon,Directeur Exécutif
Comité pour la Protection des Journalistes (CPJ)





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