Préface

Par Sandra Mims Rowe

Le bloggeur Rami Nakhle se pencha sur la table, face à un groupe de magnats de la technologie américaine. « Les gens sont torturés à mort parce que leur compte Facebook a été piraté. Vous pouvez sauver des vies », a-t-il dit aux cadres de la Silicon Valley et aux ingénieurs informatiques représentant Facebook, Google et d'autres sociétés.

Perchés au sommet d'une grue surplombant une manifestation, des journalistes filment les foules dans la ville yéménite de Taiz. (Reuters / Khaled Abdullah)

M. Nakhle a expliqué comment lui et ses amis parvenaient à faire passer secrètement des images vidéo et des informations sur la Syrie à des journalistes à travers le monde, grâce aux logiciels de ces sociétés. Puis il a décrit les défaillances du système de sécurité qui ont permis aux autorités de les suivre et de les torturer.

Ce fut l'un des nombreux moments dramatiques qui ont ponctué la conférence organisée par le CPJ en septembre à San Francisco et qui a réuni la communauté des leaders de la technologie et des journalistes qui risquent leur vie pour rendre compte de l'actualité dans certains des pays qui imposent le plus de restrictions à l'exercice du journalisme au monde. Ces journalistes se sentent revigorés par l'explosion du numérique, au moment même où ils subissent les dangers, ciblés et involontaires, de ces changements technologiques qui les jettent en pâture aux forces de répression.

Parlant des journalistes, M. Nakhle a déclaré au groupe :«Ils sont assez courageux...Ils savent pourquoi ils prennent ces risques. Avec un peu d'investissement sur leur sécurité, vous pouvez sauver de nombreuses vies ».

La technologie a démocratisé la publication de l'actualité, et elle a ébranlé des régimes qui assurent leur survie à travers le contrôle de tous les aspects de la société, en particulier le flux d'informations. Des images vidéo de répressions de la Birmanie à la Syrie en passant par l'Égypte illustrent de fort belle manière les avantages des plateformes Internet et des médias sociaux. Il y a seulement quelques années, une bonne partie de ces images n'aurait pas pu être filmée facilement et n'aurait jamais été autorisée à sortir d'un pays dirigé par un régime répressif. Pourtant, le printemps arabe de 2011 témoigne également de la nécessité impérieuse pour les fournisseurs et les utilisateurs des outils numériques de bien cerner les dangers de leur déploiement dans les pays répressifs.

À mesure que les menaces contre les journalistes en ligne s'aggravent et deviennent plus fréquentes, elles mettent en évidence la mission du CPJ qui est d'être une organisation à vocation véritablement mondiale. Aujourd'hui, davantage de journalistes ont plus que jamais besoin de l'aide du CPJ. En effet, comme beaucoup de ces journalistes en ligne sont indépendants ou travaillent dans de petits organes de presse locaux, ils ne bénéficient de l'appui d'aucune grande institution. Souvent ils n'ont ni l'expérience et ni la formation dont ils ont besoin pour minimiser les risques. Aujourd'hui, près de la moitié des journalistes emprisonnés dans le monde travaillait essentiellement en ligne.

Les États autoritaires peuvent acheter des équipements de surveillance et de filtrage des communications chez des fabricants occidentaux, et ils le font bien. Bien que de tels équipements soient destinés à l'application des lois pour combattre le terrorisme ou le crime organisé, l'usage que ces États en font va bien au-delà. Dans la majeure partie du monde, les ennemis de la liberté d'expression s'emploient à surveiller les journalistes et les blogueurs, en filtrant les informations postées en ligne et en s'attaquant aux sites d'information en ligne.

Lors du soulèvement populaire en Syrie, les autorités ont contraint des experts de l'Internet à travailler pour le régime. Le groupe de pirates Internet dont s'est doté le gouvernement, connu sous le nom de Cyber-armée Syrienne, a ciblé des organes de presse critiques et a cherché à enrayer les reportages en ligne jugés dangereux pour les autorités. En plus de la bonne vieille méthode du passage à tabac pour extorquer aux journalistes les noms de leurs collègues et leurs sources d'information, la « Cyber-armée » se livre à une guerre cybernétique à travers le piratage et le « phishing » [hameçonnage] de pages Facebook pour obtenir les mots de passe et les identités des internautes.


En novembre, quelques jours seulement après que le CPJ a décerné son Prix international de la liberté de presse au fondateur de l'hebdomadaire mexicain Ríodoce, Javier Valdez Cardenas, le site web du journal a été contraint de se déconnecter suite à une attaque par déni de service. En fait, Ríodoce est l'un des rares journaux de la région à publier des enquêtes sur le trafic de drogue. Pour donner un message plus clair, les assassins de la journaliste mexicaine Maria Elisabeth Castro Macias ont mutilé son corps qu'ils ont accompagné d'un clavier d'ordinateur et d'une pancarte de carton indiquant son pseudonyme en ligne et en menaçant les autres personnes qui utilisent les médias sociaux pour diffuser des informations. L'assassinat de Mme Macías en septembre a été le premier cas de meurtre de journaliste documenté par le CPJ lié à un reportage publié sur les médias sociaux.

Le CPJ recrute en ce moment des personnes et commence à acquérir les connaissances nécessaires pour défendre les journalistes en ligne. En 2010, le CPJ a engagé Danny O'Brien comme son premier Coordonnateur du Plaidoyer pour l'Internet. M. O'Brien qui est basé à San Francisco, a organisé en septembre la réunion entre les journalistes et les technologistes de la Silicon Valley. La conférence a marqué le début d'une série d'initiatives du CPJ pour servir de courroie de transmission entre la Silicon Valley et les journalistes qui comptent sur les outils technologiques, non seulement pour publier leurs informations, mais aussi pour se protéger et protéger leurs sources contre des assauts physiques.

Bien que l'Internet permette à des millions de personnes à travers le monde d'accéder à l'information à l'instar de la presse écrite, il a également élargi le pouvoir de musèlement de cette même presse. Certes, la technologie permet aux journalistes de slalomer entre les mailles de la censure, mais ce nouveau souffle de liberté risque fort de s'estomper s'il n'est pas entretenu. Et le CPJ est à l'avant-garde de cette dynamique.

Sandra Mims Rowe est la présidente du Comité pour la protection des journalistes (CPJ).




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