Le 23 septembre 2009
Son Excellence Abdoulaye Wade
Président de la République du Sénégal
s/c Mission permanente du Sénégal auprès de l'Organisation des Nations Unies
238 E. 68th Street
New York, NY 10021
Fax : (212) 517 3032
Cher M. le Président,
Le Comité pour la protection des journalistes (CPJ) est réconforté par
votre récente directive à votre Premier ministre de relancer les consultations
avec la presse sur la dépénalisation
des délits de presse au Sénégal. Cependant, le jour même où vous
avez donné cette directive, un magistrat de la ville de Kaolack a emprisonné
deux journalistes ayant fait des
rapportages sur des allégations de corruption impliquant le gouverneur de cette
région dans le cadre de la distribution de semences, ce qui rappelle l’urgente
nécessité d'une réforme des lois sur la presse dans votre pays.
Selon un communiqué
officiel rapporté par l’Agence de presse
sénégalaise, un organe d’Etat, vous avez demandé vendredi dernier au
Premier ministre d’entamer des discussions avec la presse. Cependant, le même
jour, le juge Mamadou Kane du tribunal régional de Kaolack a emprisonné deux
journalistes, Papa Samba Sène du quotidien privé L’As et Abdou
Dia de la Radio Futurs Médias, selon
des médias locaux. Le juge Kane a inculpé les journalistes pour diffamation,
publication de fausses nouvelles et association de malfaiteurs en vertu du code
pénal du Sénégal, sur la base d’une plainte du gouverneur de ladite région,
selon des journalistes sur place.
Nous vous invitons à non seulement dépénaliser les délits de presse, mais
aussi à remédier à cette culture d'impunité pour ceux qui agressent les
journalistes et à mettre fin aux interrogatoires de police auxquels les journalistes
sont soumis à la suite d’articles critiquant votre administration.
D’ailleurs, dans ses propos à
votre délégation venue à Washington la semaine dernière, la secrétaire d'Etat
américaine, Hillary Rodham Clinton, a encouragé votre gouvernement à « lutter
contre la corruption » et à « rendre chaque aspect de la politique et du fonctionnement
de votre gouvernement plus transparent et plus responsable ».
Ces dernières années, des procureurs ont inculpé des journalistes en usant
divers statuts du code pénal sénégalais, notamment les « actes
de nature à troubler l’ordre public » (article 80), l’offense au chef de
l'Etat (article 254), et la publication de « fausses nouvelles » (article 255).
Votre administration a résisté à la portée de la réforme des lois sur les
délits de presse, malgré que la société civile ait soumis depuis décembre 2004
une proposition de réforme globale soutenue par l'UNESCO, selon nos recherches.
Monsieur le président, nous voudrions également
vous demander de réviser les pratiques de longue date relatives à la censure et
à l’intimidation, tels que l'interrogation de journalistes et le blocage de la
distribution d'informations ou de points de vue critiques à l’égard de votre
administration. Cette année, par exemple, un juge a bloqué la distribution de
l'édition de juin dernier du magazine d'information mensuel L'Essentiel, estimant que ses gros
titres, qui ont critiqué la performance de votre gouvernement, risquaient de « gravement
troubler l'ordre public », selon des médias. Le 28 août dernier, la
Division des investigations criminelles (DIC) de la police sénégalaise a
interrogé trois journalistes du journal Le Quotidien pendant plusieurs
heures, les pressant de révéler leurs sources et de retirer des articles
critiquant la gestion de votre l'administration, selon les mêmes sources.
Enfin, nous vous demandons d'user de votre influence pour remédier à l’impunité pour ceux qui sont impliqués dans le harcèlement et l’agression de journalistes pour leurs reportages. Par exemple, aucun des policiers impliqués dans la bastonnade en 2008 des journalistes sportifs, Babacar Kambel Dieng et Kara Thioune, n’a été inculpé, selon des journalistes locaux. Pire, des enquêtes du CPJ ont découvert que des membres de votre administration, des militants de votre parti, des membres des forces de sécurité, et des adeptes de la confrérie musulmane Mouride, impliqués dans des incidents de violence physique et verbale contre des journalistes, ont rarement été appelés à rendre des comptes publiquement ou poursuivis conformément à la loi.
Nous aimerions vous encourager à continuer à
prendre des mesures positives en vue de rétablir la réputation de votre pays
comme un havre de liberté de la presse. Merci de l’attention que vous prêtez à
cette question.
Veuillez agréer, Monsieur le président, l’expression de nos sentiments
distingués.
Joël SimonDirecteur exécutif

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