Avant l'élection présidentielle
de juin dernier, le gouvernement iranien avait bloqué l'accès à plus d'une dizaine
de sites de réseautage social et de sources d’information en ligne perçus comme
étant partisans des candidats de l'opposition. Plusieurs heures avant
l'ouverture du scrutin, le réseau SMS, ou service de messages courts pour
téléphones mobiles, a été perturbé et est resté hors service pendant des
semaines. Le lendemain de l'élection, le gouvernement a fermé le service de
téléphonie mobile pendant une journée entière.

La répression pré- et postélectorale
du gouvernement iranien contre la communication numérique illustre à quel
point il considère le discours électronique comme une menace redoutable pour
son emprise sur le pouvoir. Outre les étudiants, les juristes et les
journalistes traditionnels, les bloggeurs ont été ciblés et arrêtés lors des rafles
postélectorales. Au moins sept bloggeurs figuraient parmi les dizaines de
journalistes arrêtés et emprisonnés pour leurs reportages et leurs commentaires.
L'Iran est à la pointe de la répression contre journalisme
en ligne au Moyen-Orient, combinant des tactiques de la vieille école tels que
les détentions et le harcèlement avec des techniques plus récentes comme le
blocage de services en ligne et la surveillance. Il a aussi fermement élargi, voire étendu, les vieilles restrictions
légales contre le journalisme écrit et parlé au niveau des médias en ligne.
Les tactiques utilisées par les autorités iraniennes,
bien qu’elles soient flagrantes, sont employées à des degrés divers dans toute
la région, de l'Egypte à l'Arabie saoudite, de la Tunisie à la Syrie. Une
enquête menée par le CPJ pendant plusieurs mois montre que de nombreux
gouvernements de cette région utilisent des stratégies nouvelles et éprouvées contre les journalistes en ligne, ce qui indique que le
blogage est devenu un front crucial dans la lutte pour la liberté de la presse
dans cette région.
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Le blogage a prospéré au Moyen-Orient du fait du taux exceptionnellement
élevé de croissance en matière d'utilisation d'Internet dans la région et du paysage
excessivement restrictif pour les médias traditionnels. Cette connexion entre la
démographie et la répression a poussé des militants, des journalistes, des juristes
et d'autres à recourir à l’Internet où ils expriment leur différence d’opinion et
rapportent des informations d'une manière inimaginable auparavant. Internet World Statistics, une
société d'études de marché qui compile des données en ligne, rapporte que le
nombre d'utilisateurs d’Internet dans cette région a été multiplié par 13 entre
2000 et 2008, dépassant de loin le niveau mondial qui a doublé pendant la même
période. Une étude menée en juin 2009 par le Centre Berkman pour Internet et la Société, un
institut de recherche à l'Université Harvard, estime que la blogosphère en langue
arabe comprend environ 35.000 blogs régulièrement mis à jour. La blogosphère
persane, selon une autre étude du Centre Berkman en 2009, comprend 70000 blogs actifs. Les blogs
iraniens sont tellement répandus que Technorati, un moteur de recherche de blog
et un service d'indexation, classe le persan, une langue parlée par seulement
75 millions de personnes dans le monde entier, parmi les 10 langues de blogage les
plus populaires du Web. Le CPJ défend les bloggeurs qui satisfont aux préceptes
journalistiques fondamentaux: leur travail consiste naturellement à faire des reportages ou des
commentaires fondés sur l’information. Tandis que la grande majorité des blogs
ne satisfont pas à cette norme journalistique, le CPJ et d'autres analystes
estiment qu'il ya plusieurs centaines, voire des milliers de blogs dans cette région
qui examinent de façon critique des questions d'intérêt public que les médias
traditionnels, entravés par leur appartenance au gouvernement ou
par les vieilles interdictions strictes de
ce dernier, ne peuvent souvent pas couvrir.

Prenons l’exemple de l'égyptien Wael Abbas, qui a
commencé le blogage en février 2005. En mettant l'accent
sur des questions nationales, Abbas a attiré un public fidèle mais modeste dans
sa première année de blogage. Mais aprés avoir posté une vidéo de torture
policière en 2006, il déclencha un tollé étonnant et modifia la nature du
blogage dans la région. Les Egyptiens avaient longtemps entendu des anecdotes
sur la torture en détention, mais la vidéo en fournissait les preuves. Cette
vidéo ainsi que d'autres tout aussi accablantes postées par Abbas et d'autres
ont finalement abouti à la condamnation de
plusieurs policiers. Avant novembre 2008, a dit Abbas, des millions de
visiteurs étaient venus à son blog.
« Je couvre ces sujets parce que je vois un
manque de rapportage » dans les autres médias, a-t-il déclaré. Abbas, qui a
reçu plusieurs prix internationaux de la presse et des droits de l'homme, a une
assez bonne réputation pour dissuader les autorités de prendre les plus sévères
mesures de rétorsion, mais il demeure qu’il a été détenu,
fouillé, et harcelé à deux reprises à l'aéroport du Caire. À une
occasion, son ordinateur portable a été confisqué. Abbas a également déclaré au CPJ qu'il avait
reçu plusieurs appels
téléphoniques menaçants, qu’il avait été enlevé en pleine rue et détenu
pendant des heures et aussi calomnié à la télévision et en
ligne comme étant un criminel, ce qui l’a empêcher de trouver un emploi
régulier.
Mohamed Khaled, un autre bloggeur
égyptien qui a également posté des vidéos de torture, a dit qu'il s'est senti
contraint au risque de harcèlement. Quand il est tombé sur les images de
torture pour la première fois, il a dit : « je n'en croyais pas mes yeux.
Les gens devaient voir cette barbarie. ... Ça en vaut le risque ».
Les lois et
les cadres réglementaires
Le blogage est contrôlé par des dispositions règlementaires imbriquées
qui varient dans toute la région. L'Iran utilise le plus complexe des système
de restrictions légales à plusieurs niveaux, mais pratiquement tous les pays de
la région s’appuient sur trois types de lois essentielles pour restreindre
l'expression en ligne: les vieilles dispositions des lois sur la presse et des codes
pénaux, les lois d'exception, et les lois et décrets émergents
spécifiques au Web.
Les codes pénaux et les lois sur la presse dans la
région sont généralement en proie à des dispositions vaguement définies qui
pénalisent toute critique à l’égard du gouvernement et tout matériel jugé insultant pour les autorités religieuses et publiques.
En Syrie, le bloggeur Karim al-Arbaji, qui a été arrêté en juin 2007, a croupi
en prison jusqu'en septembre 2009, lorsqu’il fut finalement condamné à trois
ans de prison par une Cour de sûreté de l'État pour « propagation de
fausses nouvelles qui ont affaibli le sentiment national », conformément à l'article
286 du code pénal syrien. Selon le Réseau arabe d'information sur les
droits de l'homme,
les prétendus aveux d’al-Arbaji ont été arrachés sous la torture et d’autres
formes de contrainte. Le Centre syrien pour les médias et la liberté
d'expression décrit les accusations contre Al-Arbaji comme étant sans fondement.
En Iran, la loi sur la presse interdit la publication
de tout ce qui « promeut des sujets qui pourraient nuire à la fondation de la
République islamique » ou qui « propage le luxe et l'extravagance ». Les amendements
en 2000 ont étendu la loi à toutes les formes de médias électroniques.
Avant la répression massive de cette année, les
autorités iraniennes avaient emprisonné au moins 23 bloggeurs et journalistes
en ligne pendant une période de quatre mois en 2004. La plupart étaient accusés
de diverses violations de la sécurité, notamment
l'espionnage, tandis que d'autres étaient accusés d'infractions à la morale.
Certains ont été torturés et forcés de faire de « faux » aveux, selon
des médias et des entrevues du CPJ avec plusieurs bloggeurs. La plupart ont été
relâchés après avoir payé des cautions exorbitantes, mais quatre bloggeurs, qui
ont tous été torturés, restèrent en détention et n’ont été libérés qu’après avoir
accepté de rédiger des lettres attestant qu’ils ont été bien traités pendant
leur détention et « avoué » toutes ou
une partie des accusations retenues contre eux.
La Syrie a élargi sa loi sur la presse pour interdire les sites Internet de publier tout contenu politique, sauf s'ils sont spécifiquement autorisés à le faire. La publication de « mensonges » ou de « reportages fabriqués» est passible d'amendes et de peines de prison.

Les autorités égyptiennes
recourent à la loi sur la presse de 1996 du pays, qui autorise la poursuite
pénale pour le crime nébuleusement défini comme la « propagation de
fausses nouvelles », et au code pénal qui interdit tout matériel jugé insultant. Le bloggeur Karim
Amer est en train de purger une peine de quatre ans de
prison après avoir été reconnu coupable en 2007 d'avoir insulté l'islam et le
président en vertu des dispositions du code pénal. Dans ses articles, Amer
s'était moqué de l'autorité du président égyptien et des institutions
religieuses. Il a été le premier bloggeur égyptien jugé et condamné
explicitement pour des écrits en ligne, selon des recherches du CPJ.
L'Egypte et la Syrie étouffent aussi le blogage à
travers l'utilisation de lois d'exception, qui offrent peu de protections
constitutionnelles. En Syrie, la loi accorde de
larges pouvoirs pour contrôler et arrêter «toutes les formes d'expression »
et permet aux autorités de faire juger les coupables par un tribunal militaire
pour des délits ambigus tels que les « crimes constituant un danger
global ». Au moins 11 bloggeurs syriens ont été condamnés en vertu de la
loi d'exception, et beaucoup ont purgé une peine de prison, indiquent les recherches
du CPJ.
Les excès de lois d'exception sont illustrés par le cas
du Mossad Abu Fagr, un bloggeur et écrivain égyptien par ailleurs militant
social pour la communauté bédouine, qui écrit au sujet des problèmes sociaux et
politiques sur Wedna N`ish. Abu Fagr,
arrêté en 2007 et accusé en vertu d'une loi d'exception de délits d’incitation à l'émeute et de
conduite sans permis, a été acquitté en février 2008, mais pas libéré.
Jusqu'ici, au moins 13 ordonnances judiciaires ont été délivrées pour que ce
bloggeur soit libéré. Puisque que le ministère de l'Intérieur ne peut pas directement
violer les ordonnances judiciaires, il utilise ainsi la loi d'exception pour
les contourner. Immédiatement après chaque ordre de libération, avant même qu’Abu
Fagr n’ait le temps de quitter sa cellule de prison, le ministère émet un nouvel
ordre administratif pour son maintien en détention. Les dispositions de la loi
d'exception sont telles que le gouvernement peut utiliser cette stratégie
indéfiniment.

Certains
pays, menés par l'Iran, se sont tournés vers les lois ou décrets qui
réglementent explicitement l'expression en ligne. Cette année, le Conseil des
gardiens de l’Iran, un puissant organe de 12 membres
qui est chargé de superviser les élections et d’interpréter la Constitution,
entre autres tâches, a approuvé le code pénal sur la cybercriminalité,
qui est entré en vigueur en juillet dernier. En exigeant des prestataires de
services Internet de conserver les enregistrements de toutes les données des
clients pendant au moins trois mois, la loi permet au gouvernement de
recueillir de façon plus efficace des informations sur les utilisateurs et
leurs pratiques en ligne. S’attendant à une lourde charge de travail, la pouvoir
judiciaire a annoncé qu'il avait créé un département distinct au sein du bureau
du procureur pour s’occuper des infractions en vertu code pénal sur la cybercriminalité.
Une
autre loi troublante est dans une phase délibérative. Si cette mesure est
adoptée, l'expression en ligne serait perçue comme étant « contre la volonté de
Dieu» pour être passible d’une peine de mort. Le projet de loi a été approuvé
par une commission parlementaire en février et attend l’approbation du parlement
et du Conseil des gardiens. La pénalité va au delà des dispositions analogues de
la loi sur la presse.
D'autres gouvernements cette région sont en train
d'adapter des lois au journalisme en ligne. Les Émirats arabes unis ont promulgué
la loi de 2006 sur la cybercriminalité, qui fixe des amendes de 20.000 dirhams
(environ 5.400 dollars américains) et des peines de prison pouvant aller jusqu'à
un an pour un certain nombre d'actes en ligne vaguement définis, tels que « la
suppression, la destruction ou la révélation de secrets ou la republication d’informations
personnelles ou officielles », ou l’insulte à la religion ou aux valeurs
familiales. Deux hommes qui ont dirigé un forum en ligne ont été reconnus coupables et
condamnés à payer une amende en 2007 en vertu de la loi, pour
avoir permis un à matériel prétendument diffamatoire d'être posté par un commentateur.
La Tunisie, l’Oman et la Jordanie ont mis en place des
ordres verbaux ou des décrets écrits qui étendent la responsabilité civile et
pénale aux fournisseurs de services internet, aux propriétaires de cybercafés,
aux propriétaires de serveurs Web, les obligeant ainsi à surveiller et à signaler
les infractions. L'Arabie saoudite se fonde sur une résolution de 2001 du Conseil
des ministres, qui a le poids d'un décret exécutif, pour réglementer
l'utilisation d'Internet. La résolution interdit à tous les internautes de
publier ou d’accéder à « toute chose opposé à l'État
ou à son système ».
En Egypte, le ministère de l'Intérieur a créé une Direction de
l'informatique et de la cybercriminalité en 2002.
Officiellement conçue pour lutter contre la cybercriminalité, elle s'est engagé
dans une « poursuite acharnée des bloggeurs et des journalistes citoyens, s’immisçant
dans leur vie privée, s’introduisant dans leurs comptes personnels et utilisant
leurs blogs contre eux », s’est lamenté le
bloggeur égyptien, Mostafa El Naggar.
L'intimidation,
les arrestations, le harcèlement
Les bloggeurs,
de par leur nature, peuvent être plus isolés et, par conséquent, plus
vulnérables aux attaques que leurs homologues des autres médias. Ils
travaillent souvent pour eux-mêmes, en tant qu'individus, et n'ont pas le genre
de soutien organisationnel, notamment des avocats et l'argent, qui peuvent
aider à les mettre à l'abri de tout harcèlement. Ce n’est que maintenant que les
bloggeurs commencent à former le genre d'organisations professionnelles que les
journalistes des autres médias ont créé pour tenter de repousser les mesures
répressives.
Bien que des données régionales complètes doivent encore être recueillies, les recherches du CPJ et d'autres groupes de défense des droits de l’homme ont trouvé des centaines d’exemples dans lesquels les bloggeurs ont été victimes de harcèlement, d'intimidation et de détention ces dernières années. Les tactiques des autorités peuvent varier, mais l'objectif est souvent le même: convaincre un bloggeur que le tribut à payer pour un bras de fer avec l'État l'emporte de loin sur tout avantage.
L'utilisation de convocations policières répétées
et non confirmées est une tactique préférée, la police et les agents de
sécurité égyptiens ont développé une affinité particulière pour cette pratique.
Marwa Mostafa, un avocat du Service d’assistance judiciaire pour la liberté
d'expression au Réseau arabe d'information sur les droits de l'homme basé au
Caire, a déclaré au CPJ qu'elle et ses collègues avaient traité 160 cas de harcèlement
de bloggeurs dans les six premiers mois après la création de son service en
2008.
Les autorités ont également cherché à intimider les bloggeurs
en s'attaquant à leurs familles. Lorsque le bloggeur iranien Sina Motalebi s’est
enfui de son pays en 2004, les autorités ont arrêté son père pour le
contraindre à revenir ou au moins à cesser le blogage. (Motalebi arrêta le
blogage pendant un moment, mais l’a finalement repris.) En 2001, le tunisien
Mokhtar Yahyaoui, un ancien juge devenu bloggeur après
qu'il a été licencié pour avoir critiqué le manque d'indépendance du pouvoir
judiciaire, a déclaré au CPJ que sa fille, une étudiante à Paris, avait attendu
des mois pour un simple renouvellement de son passeport.

Les gouvernements et les substituts ont également
recouru à des tactiques de diffamation pour discréditer les bloggeurs, selon des recherches du CPJ. Les autorités tunisiennes
ont orchestré des attaques expresses au vitriol contre les bloggeurs : en
juin, par exemple, les journaux et les sites Web appuyés par le gouvernement ont
soumis l’avocat des droits de l'homme et journaliste en ligne, Mohamed Abbou, à
des agressions calomnieuses sur ses pratiques sexuelles. En Egypte, un
journaliste travaillant pour un journal d’État a fait campagne contre Abdelmonem
Mahmoud, un bloggeur qui a révélé des erreurs dans un procès
militaire, le décrivant comme une menace à la sécurité nationale qui devrait être
arrêté.
Les interdictions de voyage et d’autres restrictions de mouvement sont de
vieilles méthodes que les gouvernements ont adaptées pour freiner les bloggeurs
gênants. Le bloggeur et militant iranien
Emadeddin Baghi, qui a déjà purgé trois peines
de prison et a été convoqué au tribunal des dizaines de fois depuis 2003, est
l'un des nombreux bloggeurs iraniens interdits de voyager à l’étranger. Abdallah Zouari, un journaliste tunisien qui a passé 11 ans en prison
pour le travail de son journal, a enduré sept ans de « contrôle administratif »
gouvernemental après qu'il a été libéré en 2002 et a commencé le blogage. Sous
cette forme d'assignation à résidence, le gouvernement l'a placé dans une
maison à 300 miles de sa famille, a restreint ses mouvements, limité sa
capacité à travailler, lui a interdit d'utiliser les cybercafés et l'a placé sous
surveillance
policière constante. Son supplice a finalement pris fin en août
dernier, lorsqu’il a été autorisé à retrouver sa famille. Le journaliste et
bloggeur tunisien Slim Boukhdhir se voit refusé un passeport depuis Novembre
2007, tandis que son compatriote avocat et écrivain en ligne, Mohamed Abbou, s’est vu empêché de voyager au niveau international
à sept reprises entre 2007 et juin 2009, lorsqu’il a finalement été autorisé à
quitter le pays.
Lorsque ces tactiques ne réussissent pas à dissuader les bloggeurs critiques d'écrire,
les gouvernements ont démontré leur volonté d'emprisonner de façon sélective ceux
qui expriment leurs opinions critiques en ligne.
L'emprisonnement des bloggeurs a un double effet : non seulement le bloggeur est réduit au silence, mais
l'arrestation intimide les autres. L’iranien Motalebi, qui a été déjà arrêté, a
déclaré à un
auditoire lors d’une conférence d'Amnesty International en juin 2007 que ses interrogateurs
semblaient être résolus à démontrer le tribut du blogage. Il a indiqué qu'un
interrogateur lui a dit: «Il ya un lourd tribut à payer pour le blogage, et
nous voulons que tu en serves d’exemple. Oui, nous ne pouvons pas retrouver chaque
bloggeur qui critique notre gouvernement, mais nous pouvons les effrayer ».
Cette posture est commune. En 2006, l'Egyptien Alaa Abd El-Fatah a été détenu pendant 45 jours sans inculpation après avoir écrit dans son blog en faveur des juges réformateurs et pour une meilleure surveillance électorale. El-Fatah était parmi les nombreux bloggeurs égyptiens qui avaient pris de telles positions, mais il semblait être ciblé en raison de son importance. En Syrie, le bloggeur Tariq Biasia été arrêté en 2007 pour un seul commentaire ayant critiqué les services de sécurité. Un an plus tard, une cour de sûreté de l'État l'a jugé coupable de « saper le sentiment national » et l'a condamné à trois ans de prison.

De nombreux gouvernements de la région du Moyen-Orient
ont des records déplorables quant au traitement des bloggeurs incarcérés. Un
certain nombre de bloggeurs éminents ont déclaré au CPJ, à des organismes
d’informations et des groupes de défense des droits humains qu'ils ont été
torturés en détention. L’un des premiers bloggeurs tunisiens, Zouhair Yahyaoui,
condamné pour publication de fausses informations, a déclaré au CPJ
en 2004 qu'il a subi un traitement horrible: suspendu au plafond, roué de coups
de pied, de gifles et de coups de poing. La nourriture était pourrie, les
cellules sales et les soins de santé médiocres. Yahyaoui a mené plusieurs
grèves de la faim pour protester contre le traitement qu’il a subi pendant 531
jours derrière les barreaux. Seize mois après sa libération, il mourut d’une
crise cardiaque à l’âge de 36 ans.
Le bloggeur iranien Omidreza Mirsayafi, reconnu
coupable d’avoir insulté le gouvernement et les chefs religieux, venait de purger un mois sur sa peine de 30 mois de prison lorsqu’il a
prétendument commis un suicide. Les autorités n'ont publié aucun détail sur sa
mort et ont refusé d'autoriser une autopsie. Une photographie publiée par le
service persan de la Voix de l'Amérique a
montré que Mirsayafi souffrait
de contusions graves.
Une offensive
de la technologie
Les gouvernements s'engagent dans quatre catégories d'ingérence
essentielles : le blocage ou le filtrage de contenu vu par les visiteurs nationaux,
la suppression de tout matériel outrageant des
sites basés au niveau national, le filtrage des communications électroniques,
et la surveillance des communications électroniques. Beaucoup de pays de la
région filtrent activement le contenu Internet, l'Arabie saoudite, l'Iran et la
Tunisie étant les plus à blâmer dans ce domaine, selon l'OpenNet Initiative, un
partenariat universitaire qui étudie la censure d'Internet. Le Yémen, le Soudan,
le Syrie s’adonnent à un filtrage extensif mais plus sélectif. Le Maroc et la
Jordanie filtrent une tranche étroite du contenu pour des raisons politiques
distinctes. L’Égypte, l’Algérie, le Liban et l’Irak s’adonnent rarement, voire
jamais, au filtrage de contenu, selon des recherches d’OpenNet Initiative.
Le trafic Internet en Iran, en
Égypte, en Tunisie, en Arabie Saoudite, en Algérie et aux Émirats arabes unis
passe par des serveurs contrôlés par l'État, ce qui facilite la surveillance ou la perturbation
du contenu. Certains pays, comme l'Egypte, ne s’adonnent probablement pas au
filtrage, mais ils contrôlent les données. Gamal Eid, directeur exécutif du
Réseau arabe d'information sur les droits de l'homme, a dit que les
informations recueillies lors de la surveillance du trafic numérique sont
systématiquement partagées avec les organismes d'État et utilisées pour
identifier des cibles en vue d’engager des poursuites judiciaires.
Le régime de filtrage de l'Iran est tellement répandu
qu'il a été décrit par de nombreux journalistes et experts en communication comme
étant le second après celui de la Chine. Dès 2001, le gouvernement a ordonné
aux fournisseurs de services Internet de filtrer les contenus. Il a créé en
2002 un comité interministériel chargé d'identifier régulièrement une liste
exhaustive de sites à bloquer et des mots clés à filtrer, selon l’Autorité de
régulation des télécommunications de l’Iran. L'Iran a également commencé à
développer une technologie pour identifier et bloquer les sites Web
indésirables, notamment les blogs.
Les militants, les dissidents et les bloggeurs
tunisiens ont longtemps soupçonné l'ingérence du gouvernement dans leurs
communications numériques, révèlent des recherches du CPJ. Des courriels qui
leur sont envoyés à partir de certaines sources n’apparaissent pas fréquemment
pas dans leurs boîtes de réception, ou ils y arrivent modifiés ou retardés. En octobre
2008, des vandales non identifiés se sont introduits dans le site Web
d’information indépendant tunisien, Kalima,
basé en France, le fermant et détruisant huit ans d'archives. « Les seuls
qui ont bénéficié de cette attaque étaient les autorités », a dit Lotfi
Hidouri, le directeur de publication du site. Kalima, qui publie des critiques cinglantes à l’égard du
gouvernement ainsi que des articles sur la torture et les atteintes aux droits
humains, a vu son personnel détenu et régulièrement harcelé.
L'Arabie saoudite, qui a l’un des régimes de filtrage
les plus complets de la planète, bloque de nombreux blogs aussi bien que des
sites Web religieux, politiques de même que des sites Web sur les droits de
l'homme ainsi que la traduction en ligne ou des services proxy. D'autres pays
de la région emploient des logiciels de filtrage disponibles sur le marché afin
d'identifier et de bloquer le contenu avec plus ou moins d'efficacité. Le
Maroc, par exemple, bloque efficacement l'accès aux sites qui critiquent la
famille royale ou prônent l'indépendance du peuple sahraoui du Sahara
occidental. Le régime de filtrage du Yémen, bien que techniquement inférieur,
est extensif, selon OpenNet Initiative. Le Bahreïn, qui a pendant des années
filtré le contenu politique et social de manière aléatoire, a ordonné en janvier
2009 aux fournisseurs de services Internet de bloquer des sites sur avis du ministère de la Culture et de l'Information.
Selon le Centre pour les droits de l'homme de Bahreïn et les recherches du CPJ,
plus de 1000 sites Web avaient été bloqués avant septembre dernier.
Comme des
champignons de connectivité Internet, la popularité des blogs a de temps à
temps rivalisé les traditionnels médias d’information. Cela est
particulièrement vrai avec des sujets sensibles tels que le harcèlement sexuel,
la torture et le VIH/SIDA. Sur de tels sujets, les bloggeurs ont repoussé les
frontières et fourni des reportages à suivre par les journalistes traditionnels. « Certains sujets, en raison
d'une culture conservatrice, ne peuvent pas apparaître sur les pages d'un
journal. Si on les publie on sera inondé
de plaintes de lecteurs, même s’il n ya aucune objection de la part des
autorités », a déclaré Khaled El-Sergany, directeur de publication de du
quotidien égyptien Al-Dustour.
« Mais les bloggeurs ne doivent pas répondre à un censeur culturel ;
leur lectorat est plus progressiste, d’une manière générale. Lorsqu’ils soulèvent
certaines questions, qui gagnent en traction, il devient plus acceptable si on les
couvre ensuite », a-t-il ajouté.
Le phénomène des blogs reflète à certains égards l'émergence
antérieure de la télévision par satellite, un autre médium qui va au delà des frontières
et défie la répression gouvernementale facile. Come la télévision par satellite
l’a fait à un degré considérable, le blogage est en train de saper le monopole
de l'État sur la communication de masse. Les gouvernements ne peuvent pas
exercer leur influence sur leurs presses à imprimer, leurs réseaux de
distribution, leurs exigences d'accréditation et leurs licences, aussi
efficacement qu'ils le font sur les journalistes de la presse écrite et parlée.
La présence d'un auditoire large et croissant pour les
blogs journalistiques, le caractère sans frontière du blogage, le peu
d'obstacles pour qu’un journaliste entre dans la blogosphère et les difficultés
que les gouvernements éprouvent pour contrôler la livraison des blogs aux lecteurs
(même les sites qui sont bloqués au niveau national peuvent être accessibles à
travers les proxies) figurent parmi les principales raisons qui permettent d'être
optimiste sur l'avenir des blogs au Moyen-Orient et en Afrique du Nord.
Cela ne veut pas dire que les bloggeurs individuels ou
la pratique du blogage journalistique vont inévitablement prévaloir sur la
répression gouvernementale. Les bloggeurs individuels font face à des menaces
énormes ; le médium dans son ensemble fait face à des défis importants. De
plus en plus, les gouvernements créent de nouvelles lois pour réglementer
l'Internet et modifier les anciennes pour englober l'expression en ligne. Déjà,
les autorités exploitent le caractère isolé des bloggeurs et l'absence de
protections institutionnelles pour les journalistes en ligne. Comme le régime
iranien en a fait la preuve cette année, les gouvernements sont disposés à
prendre des mesures sévères quand ils perçoivent une menace à leur pouvoir.
Pourtant, les excès des gouvernements peuvent avoir un
effet inverse, comme ce fut le cas avec les bloggeurs tunisien Zouhair Yahyaoui
et égyptien Abd El-Fatah. Yahyaoui était assez populaire avant d'être envoyé en
prison, mais son emprisonnement et sa mort prématurée ont fait de lui un martyr
de la libre expression déroutée en Tunisie. Abd El-Fatah, qui avait été très
peu connu hors des cercles du blogage, devint le messager d’une réforme auprès
du grand public après sa détention pendant six semaines.
Le rythme de l'innovation technique suggère également
qu’à chaque fois que la technologie, la force brute, ou des systèmes
judiciaires politisés aiguisent
l’appétit des gouvernements, des contre-progrès peuvent aussi bien se
matérialiser. Un gouvernement peut investir des ressources considérables sur les
mesures techniques pour supprimer le blogage contestataire, seulement pour qu’elles
soient rendues obsolètes par des programmeurs ingénieux. De nombreux bloggeurs
de la région sont à la pointe des innovations pour aider les journalistes en
ligne et leurs lecteurs à contourner les restrictions gouvernementales. Le bloggeur
égyptien largement lu, Hossam El-Hamalawy, a
déclaré au CPJ que les bloggeurs sont «en train d’absorber la culture des
outils du Web 2.0. Ils vont influencer notre travail d’une manière que nous
pensions inimaginable auparavant ». Un groupe de bloggeurs égyptiens qui
sont également des programmeurs informatiques, dont le chef est Amr
Gharbeia, font la promotion du savoir-faire technique par le biais
de blogs et d’ateliers. Un bloggeur tunisien qui écrit sous le nom d’Astrubal a
élaboré un outil pour
aider les personnes « qui vivent sous des régimes répressifs » à trouver
les pages Web qui sont bloqués dans leur pays. (Son propre blog est bloqué dans
son pays natal.)
Cependant, les mesures techniques doivent
s’accompagner de solidarité professionnelle. Pour lutter contre la répression
gouvernementale, les bloggeurs et leurs avocats doivent s'opposer en chœur
contre les lois excessives, parler avec
vigueur au nom des collègues qui sont harcelés et emprisonnés, éduquer les
lecteurs et s’assurer de leur soutien. Les bloggeurs commencent maintenant à
prendre ces mesures. Un nombre croissant d’associations de bloggeurs
cherche à parler d'une voix unifiée; des groupes nationaux
et régionaux sont dévoués
à être leurs propres avocats et de multiples initiatives locales
plaident pour un Internet libre et non censuré. L'objectif est le même que celui
des générations précédentes travaillant pour des journaux et des
radiodiffuseurs: fixer un prix politique exorbitant pour tout gouvernement qui
recourt à des mesures sévères, répressives.
Recommandations
Aux
gouvernements de la région:
- Amender les dispositions juridiques,
qu’elles soient dans le code pénal, la loi sur la presse, ou ailleurs, qui
pénalisent la liberté d'expression en ligne, afin de les harmoniser avec
les normes juridiques internationales. Libérer toutes les personnes
purgeant une peine de prison pour l'expression d'opinions critiques en
ligne.
- Dans la promulgation
de lois relatives au Web, s'assurer qu'elles soient conformes au Pacte
international relatif aux droits civils et politiques et la Déclaration
universelle des droits de l'homme.
- Cesser la surveillance des
communications électroniques privées, sauf en cas d'ordonnance du tribunal
fondée sur un besoin avéré de sécurité nationale ou de maintien de
l’ordre. Une telle surveillance doit être interprétée strictement et
accordée uniquement pour satisfaire un besoin spécifique, impérieux et restrictif.
- Éliminer les obligations légales
contraignant les fournisseurs de services et d'autres tierces parties à
surveiller l'utilisation des services par les clients et à communiquer ces
informations aux autorités.
Aux entreprises de technologie:
- Les entreprises qui vendent de la
technologie pouvant être utilisée pour identifier et cibler les bloggeurs
doivent veiller à ce que leur produit ne soit pas utilisé par les
gouvernements pour restreindre la liberté d'expression en ligne. Ces
entreprises devraient procéder à une évaluation de l'impact sur les droits
de l'homme avant de telles ventes, comme établi par un ensemble de
principes formulés par l'Initiative mondial des
réseaux, qui vise à
garantir que les entreprises de technologie défendent les normes
internationales en matière de liberté d'expression.
Au gouvernement
des États-Unis d’Amérique:
- Dans le cadre de leurs relations avec
les pays qui harcèlent ou poursuivent les bloggeurs en justice, les
représentants du gouvernement des États-Unis d’Amérique devraient se
prononcer publiquement en faveur des individus dont le droit à
l’expression en ligne est habituellement violé.
- Réviser les rapports nationaux annuels du Département d'État
sur les droits de l'homme, en amendant l'article 2 (Le respect des
libertés civiles) pour inclure un alinéa sur les violations de la libre
expression en ligne.
Aux États membres de l'Union européenne:
- Tirer parti des instruments
commerciaux bi- et multilatéraux existants, en particulier la clause des
droits de l'homme incluse dans les accords de coopération entre l'UE et
les pays tiers, en vue de réduire les violations du droit à l'expression
en ligne.
- Sur la base d'analyses fournies par
les délégations des pays de la Commission européenne, élargir la pratique
consistant à prodiguer des conseils aux entreprises de technologie
locales, les exhortant à la modération lors de la vente de technologies
pouvant être utilisées pour refréner l’expression de dissentiment en
ligne.
- Dans le cadre de leurs relations avec
les pays qui harcèlent ou poursuivent les bloggeurs en justice, les
représentants de l'Union européenne et ses États membres constitutifs
devraient se prononcer publiquement en faveur des individus dont le droit
à l'expression en ligne est habituellement violé.
- Conformément au mandat de
l'instrument européen pour la démocratie et les droits de l'homme, la
Commission européenne devrait fournir un soutien aux organisations
défendant la liberté d'expression et en particulier le droit à
l'expression en ligne.
- La sous-commission des droits de l'homme du Parlement européen devrait tenir une audience en mettant l'accent sur la liberté d'expression en ligne et solliciter les témoignages de bloggeurs, en particulier ceux du Moyen-Orient et de l’Afrique du Nord. Le Parlement européen devrait travailler sur une résolution défendant le droit à la liberté d'expression, en particulier l’expression en ligne au Moyen-Orient et en Afrique du Nord.

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