Attaques contre la presse   |   Éthiopie

Attaques contre la presse en 2009: Éthiopie

Principaux développements
• La loi anti-terroriste pénalise la couverture de sujets sensibles.
• L'organe de régulation agit en censeur au service du gouvernement.

Statistique clé
4: journalistes emprisonnés en date du 1er décembre 2009.

ATTAQUES CONTRE LA PRESSE EN 2009
Préface
Introduction
Analyse
Ethiopie
Gambie
Madagascar
Niger
Nigeria
Ouganda
RDC
Somalie
Zambie
Zimbabwe
En bref

En prélude aux élections nationales prévues en mai 2010, le Front démocratique révolutionnaire du peuple éthiopien (EPRDF), le parti au pouvoir, a davantage réduit la liberté déjà restreinte du petit nombre de journaux indépendants que compte ce pays. Le gouvernement a promulgué une loi sévère qui a pénalisé la couverture des activités «terroristes» vaguement définies, et a usé de restrictions administratives, de poursuites pénales et de peines d'emprisonnement pour inciter les journalistes à l'autocensure. En tout, quatre journalistes et directeurs de publication étaient en détention lorsque le CPJ a mené son recensement annuel des journalistes emprisonnés en date du 1er décembre.

Le Premier ministre Meles Zenawi devrait solliciter un autre mandat de cinq ans lors du scrutin de 2010, qui seront les premières élections générales dans ce pays depuis le scrutin contesté de 2005, qui a été entaché par une sanglante répression contre la dissidence politique et la presse éthiopienne en langue amharique jadis dynamique. Avec le contrôle de plus des deux tiers des sièges de la Chambre des représentants du peuple, pratiquement tous les sièges des conseils municipaux, et une opposition affaiblie, l'administration de M. Zenawi a également resserré son emprise sur la presse.

En juillet, la Chambre des représentants du peuple éthiopien, contrôlée par l'EPRDF, a adopté la Loi anti-terrorisme malgré les inquiétudes des législateurs de l'opposition et des experts juridiques au sujet de certaines dispositions radicales, selon des journalistes locaux. Certains journalistes qui ont parlé sous couvert de l'anonymat au CPJ ont déclaré qu'ils avaient été contraints par des autorités et des partisans du gouvernement de censurer les reportages examinant minutieusement cette loi, qui s'ajoutait à un ensemble de droit existant qui restreint la liberté de la presse et les activités des organisations non gouvernementales.

Une disposition de cette loi anti-terrorisme inflige à « quiconque écrit, édite, imprime, publie, fait connaître, diffuse, montre, fait entendre toute déclaration encourageant, soutenant ou servant des actes terroristes» une peine pouvant aller jusqu'à 20 ans de prison, selon des recherches du CPJ. Cette loi a confondu l'opposition politique avec le terrorisme. Elle contient des définitions au sens large d'une « organisation terroriste », notamment toute organisation interdite par le gouvernement en vertu de la loi, et des «actes terroristes», qui incluent la destruction des biens publics et «la perturbation des services publics », selon une analyse de Human Rights Watch.

Cette loi a été au détriment de la couverture médiatique des groupes d'opposition politique que le gouvernement avait interdits et étiquetés comme terroristes. En août, un procureur de la république a condamné par contumace les journalistes en exil Dereje Habtewold et Fasil Yenealem. Ils ont été reconnus coupables d'implication dans un complot de putsch attribué au « réseau de terreur» du chef de l'opposition en exil Berhanu Nega, selon des médias. MM. Habtewold et Yenealem étaient directeurs de publication du bulletin d'information politique du mouvement Ginbot 7 de Néga, qui est interdit en Éthiopie. La même semaine, le gouvernement a invoqué le spectre du terrorisme lorsqu'il a tenté en vain de forcer une chaîne privée kenyane Nation Television (NTV) d'abandonner un reportage exclusif sur les rebelles séparatistes du Front de libération Oromo au sud de l'Éthiopie. Dans une lettre à la société mère de la chaîne, le Nation Media Group, l'ambassadeur d'Éthiopie au Kenya, Disasa Dirribsa, a accusé la station de parler pour un «groupe terroriste», selon le quotidien kenyan Daily Nation. Néanmoins, la station a rejeté la pression et a diffusé le programme en quatre parties, selon Linus Kaikai, directeur de l'information de NTV.

La loi anti-terroriste a donné aux agences de sécurité de vastes pouvoirs d'interception des communications ainsi que de perquisition et de saisie sans mandat, et a autorisé la prolongation de la détention provisoire jusqu'à quatre mois, selon des recherches du CPJ. Il n'était pas clairement spécifié si la loi s'appliquerait aux journalistes de la télévision d'État érythréenne, Saleh Idris Gama et Tesfalidet Kidane, qui sont détenus au secret et sans inculpation depuis fin 2006 pour suspicion de terrorisme. MM. Gama et Kidane étaient parmi les 41 personnes que le gouvernement avait déclaré avoir « capturées » en Somalie. Le porte-parole du ministère éthiopien des Affaires étrangères Wahde Belay a déclaré en octobre au CPJ qu'il ne donnerait aucune information sur ces deux journalistes.

Le gouvernement a rejeté les préoccupations soulevées à propos d'un potentiel abus de la nouvelle loi sur le terrorisme. « C'est un gouvernement qui s'est engagé à respecter les dispositions constitutionnelles, et dans la constitution, tout abus de pouvoir n'est pas autorisé», le porte-parole du gouvernement, Bereket Simon, a déclaré à Voix de l'Amérique.

En fait, la rhétorique officielle de l'administration était largement en déphasage avec ses actions, comme indiqué dans un rapport sur les droits de l'homme publié en 2008 par le département d'État américain. « Alors que la constitution et la loi prévoient la liberté d'expression et la liberté de la presse, le gouvernement ne respectait pas ces droits dans la pratique», a indiqué le rapport.

Cette dichotomie s'est manifestée en février, lorsque le gouvernement éthiopien a publié un communiqué affirmant l'engagement de l'administration à «assurer la libre circulation des idées diverses et de l'information ». Le mois-ci, trois rédacteurs en chef d'hebdomadaires en langue amharique ont été arrêtés par la police pour leurs reportages, notamment Wosenseged Gebrekidan de Harambe, qui a passé 18 jours en détention parce qu'il ne pouvait pas payer la caution fixée dans le cadre d'une affaire de diffamation pénale. L'arrestation semblait violer la loi sur la presse de l'Éthiopie en 2008, qui a interdit la détention préventive des journalistes, selon des recherches du CPJ.

Le gouvernement a une pratique de longue date consistant à porter de fausses affaires criminelles contre les journalistes contestataires, laissant les accusations irrésolues pendant des années, un moyen d'intimider les accusés, et relançant ces affaires au moment opportun sur le plan politique, selon des recherches du CPJ. Il a poursuivi cette tendance en 2009. Un juge a condamné Ibrahim Mohamed Ali, directeur de publication du journal islamique Salafiyya à un an de prison pour une accusation de diffamation en 2007 liée à un article qui a critiqué la proposition du ministère de l'Éducation de limiter le port du voile pour les étudiantes musulmanes dans les établissements d'enseignement public, selon l'avocat de la défense Temam Ababulgu. Le même juge a infligé la même sanction à Asrat Wedajo, ancien directeur de publication du défunt journal Seife Nebelbal, en rapport avec une accusation de publication de « fausses nouvelles » en 2004. Le journal de M. Wedajo avait publié un article alléguant des violations des droits humains contre l'ethnie Oromo, le plus grand groupe ethnique de l'Éthiopie.

Dans une autre affaire en mai, Meleskachew Amaha, un journaliste indépendant collaborant avec la Voix de l'Amérique, a été emprisonné pendant deux semaines sur de fausses accusations de non paiement d'impôt liées à sa participation au groupe de médias privés Addis Broadcasting Company en 2005, selon des médias et des journalistes locaux. M. Amaha a été acquitté en juillet.

Les arrestations de journalistes se sont produites dans le contexte de vagues d'arrestations des membres des partis d'opposition, notamment la chef de file déclarée de l'opposition Birtukan Mideksa, qui a été emprisonnée en décembre 2008 pour une peine à perpétuité, pour avoir contredit les affirmations du gouvernement sur les grâces accordées à des prisonniers politiques en 2005, selon des médias. Mme Mideksa, qui était l'une des détenus, a déclaré que le gouvernement avait contraint les prisonniers à se déclarer coupables.

Par ailleurs, des partis d'opposition politique ont déclaré que des centaines de leurs membres ont été arrêtés en 2009, selon des médias, mais le porte-parole du gouvernement, M. Simon, a nié que les arrestations étaient politiquement motivées. « Personne n'a été emprisonné ou tué pour son activité politique, à ma connaissance, a-t-il déclaré à Reuters en novembre.

Dans une interview en juin avec le quotidien Financial Times, M. Zenawi a nié que l'arrestation de dissidents politiques et la promulgation d'une loi très sévère « a contribué à la création d'une atmosphère où les gens ne se sentent pas libres de parler », ajoutant : « avez-vous lu les journaux locaux? Mâchent-ils leurs mots à propos de ce gouvernement? En réalité, la poignée de journaux en langue amharique qui traite les sujets politiques, a travaillé sous l'étroite surveillance des autorités, des partisans du gouvernement, et des médias contrôlés par le gouvernement, selon des recherches du CPJ. Les journalistes étrangers basés à Addis-Abeba, la capitale éthiopienne et qui travaillent sous la menace constante d'expulsion, ont également été affectés par la lourde main du gouvernement. «Quand on est surveillé de près, on n'a tendance à devenir très habile à équilibrer ses articles », un reporter international a déclaré au CPJ sous couvert de l'anonymat.

Les reportages pointus sur des sujets sensibles ont régulièrement suscité des accusations dans les médias d'État, ainsi que des menaces et des interrogatoires de la part gouvernement, selon des journalistes locaux. En novembre, par exemple, le quotidien d'État Addis Zemen a publié des articles accusant les journaux Addis Neger et Awramba Times de soutenir des organisations politiques interdites et de porter atteinte aux intérêts nationaux. Addis Neger, la principale publication politique indépendante avec un tirage de 30.000 exemplaires, a annoncé en décembre qu'elle arrêterait sa publication « à la suite de harcèlement juridique et politique et d'intimidation par le gouvernement éthiopien ». Cinq de ses directeurs de publication se sont enfui du pays, invoquant des craintes de poursuites, selon des médias. Au moins 41 journalistes éthiopiens sont partis en exil au cours de cette décennie, selon des recherches du CPJ, bien que des organisations locales considèrent que leur nombre pourrait être beaucoup plus élevé.

L'EPRDF a davantage resserré son emprise sur les médias publics nationaux et les organismes de régulation des médias. En janvier, le gouvernement a nommé le porte-parole du gouvernement, M. Simon, président du conseil d'administration de la chaîne publique nationale, Ethiopian Radio and Television Agency, selon des médias. L'adjoint de M. Simon, Shimelis Kemal, l'ancien procureur en chef de la république qui a inculpé 15 journalistes de crimes antiétatiques en 2005, était en charge de l'Autorité éthiopienne de l'audiovisuel, supervisant ainsi la délivrance des licences aux organes de presse écrite.

L'Autorité de l'audiovisuel, qui est responsable devant le Premier ministre, est effectivement devenue l'instrument de censure du gouvernement, puisqu'elle a imposé des restrictions contre les médias indépendants. Elle a immédiatement interdit tout responsable d'un organe de presse ayant plus de 2 pour cent de propriété d'action d'assumer une quelconque fonction éditoriale, selon les médias locaux. En avril, l'Autorité a refusé d'octroyer des licences à trois journalistes emprisonnés en 2005, notamment l'éditrice primée Serkalem Fasil, son mari, le chroniqueur Eskinder Nega et l'éditeur Sisay Agena, en raison de condamnations contre leurs sociétés d'édition aujourd'hui dissoutes, selon des journalistes locaux. Le même mois, l'Autorité a sommairement retiré les accréditations des correspondants de la Voix de l'Amérique, Eskinder Firew et Meleskachew Amaha, qui avaient été emprisonnés en mai. Enfin, elle a ordonné en juin à la radio privée Sheger d'arrêter la diffusion des programmes de la Voix de l'Amérique.

Les autorités éthiopiennes ont également continué de restreindre les sites Web discutant de la dissidence politique et d'autres questions sensibles au niveau du fournisseur national de services Internet contrôlé par le gouvernement, la Société de télécommunication éthiopienne. En octobre, OpenNet Initiative, un projet de recherche sur la censure sur Internet, a publié les conclusions d'une étude qui a désigné l'Éthiopie comme le seul pays en Afrique sub-saharienne, qui fait un filtrage «systématique» et «substantiel» des sites Web, notamment le site du CPJ et deux grandes plates-formes de blogs, Blogger et Nazret.

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