Attaques contre la presse   |   Somalie

Attaques contre la presse en 2009: Somalie

Principaux développements
• Al-Shabaab terrorise les médias par la violence, les menaces, la censure.
• De nombreux journalistes locaux fuient en exil, laissant un vide dans la couverture médiatique
Statistique clé
6: Journalistes tués en rapport direct avec leur travail en 2009.

ATTAQUES CONTRE LA PRESSE EN 2009
Préface
Introduction
Analyse
Ethiopie
Gambie
Madagascar
Niger
Nigeria
Ouganda
RDC
Somalie
Zambie
Zimbabwe
En bref

La Somalie a été parmi les pays les plus meurtriers au monde pour les journalistes en 2009, dépassant des points chauds comme l'Irak et le Pakistan. Tandis que le conflit entre le faible gouvernement fédéral de transition et les multiples groupes d'insurgés continuait, neuf journalistes ont été tués en rapport direct avec leur travail, sept d'entre eux à Mogadiscio, la capitale agitée. L'exode des journalistes locaux a continué tout au long de l'année, et peu de journalistes internationaux ont osé voyager dans ce pays pour des reportages de première main, selon des recherches du CPJ. En conséquence, la quantité et la qualité de la couverture médiatique de la crise politique et humanitaire en Somalie en ont beaucoup souffert, constate le CPJ.

Sheikh Sharif Sheikh Ahmed, considéré comme un homme politique islamique modéré, a été élu président en janvier après les pourparlers de paix à Djibouti, mais le vote n'a guère contribué à la promotion de la paix. Les deux principaux groupes d'insurgés, Al-Shabaab et Hisbul Islam, ont accusé M. Sharif d'être une marionnette des gouvernements occidentaux. Le chef d'Al-Qaïda, Oussama ben Laden, a dénoncé le nouveau président dans une déclaration enregistrée en mars et a exhorté les groupes militants à le renverser, selon des médias. Al-Shabaab, qui aurait des liens avec Al-Qaïda, a pris le contrôle de la majeure partie du sud de la Somalie en mai, notamment les zones non loin du palais présidentiel à Mogadiscio.

Vingt et un journalistes ont été tués en Somalie entre 2005 et 2009, mais seule la moitié environ a perdu la vie dans des tirs croisés au cours de combats. Les autres ont été ciblés par des tueurs et assassinés. Alors que les insurgés se rapprochaient de la capitale en 2009, les conditions des journalistes ont continué à se détériorer dans cette zone, en particulier dans le district instable du marché de Bakara, où étaient basées les principales maisons de presse, Radio Shabelle et HornAfrik. «Ils tuent un journaliste simplement parce qu'il est journaliste », a déclaré Farhan Ali, qui a servi comme ministre de l'Information du pays en 2009, lorsqu'il a fait partie de la liste constamment changeante des fonctionnaires du gouvernement fédéral.

La presse faisait face à de graves dangers émanant de sources multiples. Le premier jour de 2009, Hassan Mayow, journaliste de Radio Shabelle, a reçu deux balles dans la tête tirées par de présumés soldats gouvernementaux à Afgoye, une ville située à environ 25 kilomètres à l'ouest de Mogadiscio. À en croire les journalistes locaux qui ont été témoins de l'assassinat et ont parlé au CPJ, les soldats ont arrêté M. Mayow qui se rendait à une conférence de presse, l'accusant de collaborer avec des groupes d'insurgés avant de tirer sur lui. Ahmed Abdisalam, qui était ministre de l'Information au début de l'année, a déclaré que le gouvernement allait enquêter sur ce meurtre. Mais, M. Abdisalam a été vite limogé, et aucune enquête n'a été menée.

Les conditions périlleuses dans le marché de Bakara à Mogadiscio et la brutalité des insurgés se sont illustrées en février lorsque Said Tahlil Ahmed, directeur de la chaîne HornAfrik, a été assassiné. Des assaillants masqués ont abattu M. Tahlil dans le marché de Bakara, alors qu'il se rendait en compagnie de plusieurs autres journalistes à une conférence de presse convoquée par Al-Shabaab. Des journalistes locaux ont déclaré au CPJ que le mouvement Al-Shabaab avait convoqué les journalistes afin d'exprimer sa désapprobation de la couverture locale de l'élection présidentielle, qu'il jugeait illégitime. Un porte-parole d'Al-Shabaab a nié toute responsabilité dans cet acte. Selon ses collègues, M. Tahlil, espérait que l'élection présidentielle serait un tournant pour la Somalie et que les journalistes seraient en mesure d'effectuer sains et saufs leur travail. Le journaliste indépendant, Sahal Abdulle a dit que son confrère tenait à assister à la conférence de presse, qui, dit-il, était pour lui un moyen d'encourager la presse locale à mener à bien son travail en dépit du danger.

Abdirisak Warsame, journaliste de Radio Shabelle a également perdu la vie dans le marché de Bakara. Le journaliste récemment marié, décrit comme un travailleur par ses collègues, a été tué par des tirs croisés entre des insurgés d'Al-Shabaab et des soldats gouvernementaux, alors qu'il se rendait à pied à la station pour son émission matinale, ont déclaré au CPJ des journalistes locaux. Radio Shabelle a également perdu un autre journaliste chevronné. En effet, des hommes armés non identifiés ont ciblé et assassiné en juin le directeur de cette station, Mukhtar Hirabe, et blessé son directeur de l'information, Ahmed Hashi, toujours dans le marché de Bakara.

Radio Shabelle et HornAfrik ont subi des pertes extraordinaires ces dernières années, indiquent les recherches du CPJ. Cinq journalistes de Radio Shabelle ont été tués entre 2005 et 2009, deux membres du personnel de HornAfrik et deux journalistes travaillant pour Capital Voice, une filiale de HornAfrik, sont morts pendant cette même période. M. Hirabe semble avoir été tué par Al-Shabaab en représailles pour son refus de fournir à ce groupe d'insurgés un paiement mensuel de carburant, a déclaré au CPJ Abdimaalik Yusuf, directeur de Radio Shabelle. Au lendemain de l'assassinat de M. Hirabe, le conseil exécutif de Radio Shabelle a nommé un comité chargé de gérer la station, mais n'a pas révélé les noms des membres en vue de protéger leur vie, a dit M. Yusuf. Mais, la station a rapidement reçu un appel téléphonique d'insurgés menaçant les nouveaux dirigeants, citant leurs noms. « Il ne se passe plus une seule heure sans que radio Shabelle ne reçoive une menace téléphonique provenant d'Al-Shabaab. Ils appellent toujours pour censurer tout article qu'ils jugent critique à leur égard », a déclaré M. Yusuf.

La mort de M. Hirabe, un journaliste qui était populaire et considéré, a été ressentie dans toute la communauté médiatique de la Somalie. «Je sais que sa disparition laissera un vide dans les médias somaliens, dans le cœur de tous ceux qui le connaissaient», a écrit sur le blog du CPJ Bashir Nur, ancien éditeur en ligne de Shabelle. Une quinzaine de journalistes, principalement des directeurs de publication et des producteurs d'organes de presse sis à la capitale, se sont réunis en juin pour annoncer qu'ils suspendaient leur travail car ils s'inquiétaient pour leur sécurité. « Nous ne pouvons plus opérer de manière indépendante et impartiale, et nos vies sont en danger à cause de la situation chaotique dans notre pays », indique un communiqué signé par les journalistes. Certains d'entre eux ont quitté le pays peu après, d'autres ont repris le travail après une interruption.

Deux journalistes de Radio IQK, une station qui met en exergue les questions islamiques, ont été tués dans des tirs croisés. Le journaliste chevronné, Nur Muse Hussein, a succombé à ses blessures en mai, un mois après qu'il a été atteint par deux balles dans sa jambe droite. Le journaliste faisait un reportage sur des affrontements entre milices dans la ville de Beledweyne, au centre de la Somalie. M. Hussein, qui était l'un des plus anciens journalistes travaillant dans la région, avait commencé sa carrière en 1970 comme journaliste à l'agence de presse somalienne, ont dit au CPJ des journalistes locaux. Un deuxième journaliste de Radio IQK, Mohamud Mohamed Yusuf, a été atteint par des tirs croisés après avoir quitté une filiale de la station au nord de Mogadiscio en juillet, à en croire des journalistes locaux. Des tirs d'artillerie lourde ont empêché toute assistance à M. Yusuf pendant trois heures, selon l'Union nationale des journalistes somaliens.

En décembre, trois journalistes ont été tués dans un attentat suicide à la bombe lors d'une cérémonie de graduation à l'Université de Banadir dans la capitale. En tout, l'explosion a coûté la vie à au moins 23 personnes, dont quatre hauts responsables du gouvernement, selon des médias. Hassan Zubeyr, caméraman de la télévision Al-Arabiya, et Mohamed Amin, journaliste à Radio Shabelle, ont été déclarés morts sur les lieux. Abdulkhafar Abdulkadir, un journaliste indépendant, est décédé le même jour dans un hôpital local. Al-Shabaab a été soupçonné d'avoir perpétré l'attentat, ont dit des journalistes locaux.

Al-Shabaab contrôlant la majeure partie du pays, la censure des contenus diffusés et la fermeture des stations de radio se sont intensifiées dans toute la Somalie. En septembre, un « agent d'information» d'Al-Shabaab dans la ville de Belet-Hawo, au sud de la Somalie, a interdit à des stations de radio de diffuser de la musique, de critiquer le groupe militant et d'interviewer des responsables du gouvernement fédéral. En outre, des militants ont pris la Radio Maandeeq sise à Belet-Hawo, confisquant ses équipements et forçant la station à cesser d'émettre. Dans la ville de Baidoa, au centre du pays, des militants ont fermé deux stations en octobre. L'une, Radio Warsan, a repris ses émissions un mois plus tard, mais a été forcée de diffuser la propagande d'Al-Shabaab, a dit son directeur. L'autre, Radio Juba, ne diffusait toujours pas à la fin de l'année dernière. Dans le port de Merka, au sud-ouest, Al-Shabaab à ordonné aux journalistes de la station régionale de Radio Shabelle de lui fournir le contenus de sa diffusion à l'avance afin de les passer au crible. Shabelle, craignant que sa filiale soit saisie par Al-Shabaab, a démantelé la station de Merka en juillet.

Le gouvernement a également harcelé des médias étrangers. En effet, la police a fait une descente dans les bureaux d'Al-Arabiya Television à Mogadiscio en août et a confisqué les téléphones portables et appareils photos, a déclaré au CPJ le directeur de la station, Hassan Subeyr.

Les journalistes Amanda Lindhout, une Canadienne, et Nigel Brennan, un Australien, qui avaient été enlevés, ont été libérés en novembre après 15 mois de captivité. Les médias ont rapporté que leurs familles avaient payé une rançon. Dans une interview avec la chaîne canadienne, CTV, Mlle Lindhout a déclaré que les ravisseurs l'avaient battue et torturée. «C'était extrêmement oppressif. J'étais tout le temps esseulée. Je n'avais personne à qui parler. J'étais dans une pièce avec de la lumière, mais sans fenêtre. Je n'avais pas de quoi écrire. Il y avait très peu de nourriture », a-t-elle déclaré à CTV.

Un journaliste a été enlevé en 2009. Ibrahim Mohamed, directeur de la chaîne Universal TV a été enlevé sur la route d'Afgoye à Mogadiscio, a déclaré le présentateur de la station, Ahmed Tooya. M. Mohamed a été libéré cinq jours plus tard, sain et sauf, a dit M. Tooya, soulignant que le motif de l'enlèvement n'a pas été établi.

Les enlèvements et les violences meurtrières ont été de puissants moyens de dissuasion pour les journalistes internationaux. «Maintenant, presque aucun correspondant étranger ne se rend en Somalie », a déclaré au CPJ Paul Salopek, un correspondant chevronné. «Le résultat net est que l'une des pires crises humanitaires dans le monde est plus invisible que jamais ». La plupart des organisations internationales de médias n'envoient pas de façon permanente leurs correspondants à Mogadiscio, comptant plutôt sur les reportages des journalistes locaux somaliens, qui, eux-mêmes, ont diminué en nombre.

Les recherches du CPJ indiquent qu'au moins 30 journalistes se sont enfuis de la Somalie ces dernières années après avoir été victimes de violence ou de poursuites liées à leur travail. Des journalistes somaliens et des organisations ont toutefois déclaré que le nombre pourrait être beaucoup plus élevé. Abdoukadir Ahmed, ancien journaliste de Radio Shabelle, qui a créé un syndicat de journalistes somaliens en exil, a indiqué que plus de 60 journalistes somaliens sont partis au Kenya et en Ouganda voisins. Des hommes politiques aussi se sont enfuis en grand nombre, laissant ainsi un nombre insuffisant même pour atteindre le quorum au Parlement.

En comparaison avec le reste du pays, la république semi-autonome du Puntland est restée relativement stable sous la direction du président Abdirahman Mohamed qui a déclaré dans une conférence de presse en janvier qu'il allait « défendre la liberté de la presse considérée comme une pierre angulaire de la bonne gouvernance ». Malgré ces propos, le journaliste en ligne Jama Ayanle a été emprisonné en mars sur ordre du commissaire adjoint de la police, a dit le journaliste au CPJ. Un juge de la ville portuaire de Bossasso a condamné M. Ayanle, reporter des sites Web d'information Laasqoray et Dayniile, à une peine de deux ans de prison pour avoir «insulté les dirigeants du Puntland ». Aucun détail soutenant l'accusation n'a été divulgué; M. Ayanle a été libéré suite à une grâce présidentielle après avoir purgé 20 jours.

Le gouvernement de la république séparatiste du Somaliland, au nord de la Somalie, a réprimé la presse indépendante tout au long de l'année. Tandis que le parti au pouvoir préparait les élections, qui ont été reportées à plusieurs reprises, le reportage contestataire était considéré comme une infraction pénale par un système judiciaire politisé, des journalistes locaux ont dit au CPJ. Des reporters travaillant pour les sites Web Baadiyenews et Berberanews ont été brièvement détenus par la police.

Cependant, la cible principale du gouvernement était la Radio Horyaal. En juillet, Mohamed Osman et Ahmed Dhuhul, respectivement directeur général et directeur de l'information de la station, ont été arrêtés et accusés d'incitation à la violence pour un reportage sur une conférence entre le président et les anciens des clans au sujet d'un différend foncier. Ces deux journalistes ont finalement été libérés sous caution après avoir passé 15 jours à la Division des investigations criminelles du Somaliland à Hargeisa. La police a arrêté M. Osman à nouveau en septembre et l'a placé en détention pendant cinq jours sans inculpation, a dit au CPJ Abdirizan Dubad, reporter de Horyaal. La police de la ville de Burao, au centre, a également arrêté Fowsi Suleiman, un reporter de Radio Horyaal, et l'a détenu pendant 22 jours sans inculpation.
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