Attaques contre la presse   |   Somalie

Attaques contre la presse en 2010: La Somalie

Principaux Développements
• Le pays africain le plus dangereux pour la presse. Deux journalistes tués en 2010.
• Les combattants islamistes insurgés, menés par les miliciens extrémistes shebab, ferment, s'emparent des principales stations de radio.

Statistique Cle
59 journalistes somaliens en exil. La Somalie est le pays qui compte le deuxième plus grand nombre de journalistes en exil au monde, après l'Ethiopie.

La Somalie est restée le pays africain le plus dangereux pour la presse. Deux journalistes ont été tués au cours de l'année en relation directe avec leur travail, ce qui porte le nombre de décès à 23 depuis 2005. Le conflit entre les groupes d'insurgés islamistes et le faible gouvernement fédéral de transition soutenu par les troupes de l'Union africaine (UA) a continué d'encourager l'exode régulier de journalistes qui cherchent à échapper à la violence meurtrière, la censure sévère et le harcèlement. Une étude du CPJ sur les journalistes en exil en 2010, publié en juin, a révélé qu'au moins 16 journalistes avaient fui le pays au cours des 12 mois précédents, avec 59 ayant choisi l'exil au cours de la décennie. Les journalistes qui sont restés au pays pratiquent une extrême autocensure pour survivre.

ATTAQUES CONTRE LA PRESSE EN 2010
Préface
Introduction
Analyse sur L'Internet
Analyse Afrique
Afrique du Sud
Angola
Cameroun
Ethiopie
Nigeria
RDC
Rwanda
Somalie
Ouganda
Zimbabwe
En bref

Le gouvernement central ne contrôlait qu'une petite partie de la capitale, Mogadiscio, sur un rayon de quelques kilomètres, tandis que deux milices islamistes, Al-Shebab et Hizbul Islam, contrôlaient la majeure partie du pays. L'escalade de la violence en Somalie centrale et méridionale a contraint environ 200.000 Somaliens à s'enfuir de leurs foyers en 2010, a dit le Haut Commissariat des Nations unies pour les réfugiés.

Les groupes insurgés ont souvent considérés les journalistes professionnels comme des partisans du gouvernement et, par conséquent, des cibles ennemies. La menace permanente a poussé les journalistes à fuir la capitale. Certains se sont réinstallés à Hargeisa, la deuxième plus grande ville de la Somalie, et d'autres ont quitté le pays pour aller vivre au Kenya, en Ouganda et à Djibouti. «La plupart des journalistes professionnels chevronnés se sont enfuis », a déclaré Mustafa Haji Abdinur, un journaliste de l'Agence France-Presse et lauréat du Prix international du CPJ pour la liberté de la presse en 2009 qui, à l'âge de 29 ans, était un doyen de la presse locale. « C'est une des raisons pour lesquelles je tiens à rester ici. Qui va guider ces jeunes inexpérimentés qui sont les seuls qui restent ?», a-t-il dit.

Les militants extrémistes, très sensibles au traitement de l'information par la presse locale, ont été prompts à saisir les journalistes, et à censurer les reportages et les stations progouvernementales. Les miliciens d'Al-Shebab ont ainsi ordonné à Radio Markabley sise à la ville de Bardera, au sud-ouest du pays, d'interrompre ses émissions et a placé en détention son directeur et un reporter en mars, après la diffusion d'une émission ayant mis en évidence les souffrances des citoyens somaliens suite à la fermeture d'un poste frontalier par le gouvernement kenyan, selon la presse locale. Les Shebab ont libéré le directeur de ladite station, Ahmed Omar Salihi, le jour suivant ainsi que le reporter, Mohamed Abdihakim, trois jours plus tard. Les insurgés ont dit à Salihi que ses reporters seraient tués s'ils continuaient à traiter des questions politiques, ont dit des journalistes locaux au CPJ.

Plusieurs maisons de presse de Mogadiscio ont cherché refuge en se déplaçant dans le territoire contrôlé par le gouvernement. « Le gouvernement vous harcèle et vous place en détention, tandis que de l'autre côté on vous tue, C'est ça la différence», a dit au CPJ Abdihakim Jimale, correspondant de Radio Shabelle. Cette dernière, qui est l'une des principales stations de radio du pays, a furtivement déplacé en juin ses équipements, pièce par pièce, du marché Bakara de Mogadiscio contrôlé par les insurgés vers une zone contrôlée par le gouvernement.

Avant la fin de l'année, pratiquement tous les médias dans les zones sous le contrôle des insurgés ont été forcés à faire de la propagande sous peine d'être fermés complètement. Les Shebab a fait une incursion dans les studios des grandes stations de radiodiffusion comme HornAfrik, Somaliweyn, GBC Mogadiscio, Radio Mandeeq dans la ville méridionale de Belet-Hawo, en utilisant le matériel saisi pour son propre nouveau réseau de cinq stations, appelé Radio Al- Andalus. « Ils nous ont ligotés dans notre salle d'archives et ont commencé à piller le matériel », a déclaré le producteur de Radio Mandeeq, Hassan Mohamed Mohamud. « Puis ils ont brûlé notre bibliothèque d'archives, que je gérais, et ruiné des années d'histoire de la Somalie », a-t-il ajouté. Pendant les fêtes du mois béni du Ramadan, les Shebab se sont tout simplement emparé de Radio IQK, la principale station de radiodiffusion de Mogadiscio, qui s'était focalisée sur les questions islamiques.

Les insurgés ont imposé une censure sévère à toutes les stations dans les territoires sous contrôle des rebelles. Les combattants de Hizbul Islam et des Shebab ont ainsi interdit la retransmission de la Coupe du monde, les émissions de BBC ainsi que toute sorte de musique, notamment les jingles publicitaires et les musiques indicatifs, pour introduire de telles émissions. Quatorze stations de radio privées de la capitale ont arrêté de diffuser de la musique en avril après qu'un chef de file de Hizbul Islam, Sheikh Ma'alin Hashi, a émis un ultimatum. Plusieurs stations ont commencé à utiliser des effets sonores à la place de la musique précédemment utilisée pour introduire des émissions, ont dit au CPJ des journalistes locaux. « J'ai décidé d'enregistrer des sons de coup de feu pour nos bulletins d'information», a déclaré un journaliste, qui a parlé sous couvert de l'anonymat. « Il y a en beaucoup à enregistrer ici et de toute façon c'est généralement ce qui fait l'actualité », a-t-il ajouté. En mai, avant le déménagement de Radio Shabelle dans une zone contrôlée par le gouvernement, les commandants des Shebab ont exigé que la station ne mentionne jamais les tirs d'obus par ses forces et qu'elle fasse référence aux civils tués comme des «martyrs».

Les stations de radiodiffusion, notamment Radio Shabelle, Tusmo, Voice of Democracy, Codka Nabadda, HCTV, Universal TV, Bar-Kulan Radio soutenue par l'ONU, ainsi que la station d'Etat Radio Mogadishu, ont toutes opéré dans les zones contrôlées par le gouvernement, a dit au CPJ le ministre somalien de l'Information Abdirahman Omar Osman. Néanmoins, Tusmo et Codka Nabadda se sont conformés à l'interdiction de la musique par les insurgés, tandis que HCTV s'est abstenu de critiquer les Shebab, a ajouté le ministre.

Les journalistes se sont retrouvés entre le marteau et l'enclume lorsque le gouvernement a menacé de fermer les stations qui ont obéi à l'ordre d'interdiction de la musique. « Nous ne tolérerons pas les stations de radio qui ont interrompu la diffusion de la musique et des chansons dans la zone sous le contrôle du gouvernement », Abdikafi Hilowle Osman, secrétaire général de l'administration régionale de Banadir, a déclaré aux journalistes lors d'une conférence de presse en avril. Deux stations qui se sont conformées à l'interdiction de la musique ont été interdites de diffusion pendant six heures par des agents de sécurité jusqu'à ce que le ministre de l'Information à l'époque, Dahir Mohamud Gelle, soit intervenu et pour revenir sur cette décision, a rapporté l'Association des correspondants étrangers en Somalie.

Les Shebab ont revendiqué le meurtre en mai de l'ancien journaliste de Radio Mogadishu, Sheikh Nur Mohamed Abkey, près de son domicile dans le sud de Mogadiscio. Selon ses collègues, il a été ciblé pour son affiliation à la station d'Etat. Abkey, 60 ans, a été le formateur et le mentor de plusieurs générations de jeunes journalistes, selon ses confrères. Précédemment dans la même année, le leader de Hizbul Islam, cheikh Hassan Dahir Aweys, avait déclaré lors d'une conférence de presse que les journalistes de Radio Mogadiscio devraient être tués pour avoir soutenu « l'ennemi », ont dit des journalistes locaux au CPJ.

Un autre journaliste chevronné, Barkhat Awale, 60 ans, directeur de la station communautaire Hurma Radio, a été tué en août dans des tirs croisés à Mogadiscio. Awale était sur le toit du studio de la station en train d'aider un technicien à fixer un émetteur lorsqu'il a été frappé à l'abdomen par une balle, ont déclaré au CPJ des journalistes locaux. La mort d'Awale est survenue au cours de combats intenses entre les Shebab et les troupes de l'Union Africaine. Plus tôt ce même jour, au moins 33 personnes ont été tuées lorsque deux kamikazes se sont fait exploser à l'Hôtel Muna, situé près du palais présidentiel.

Alors que les combats s'intensifiaient, le gouvernement a harcelé les journalistes indépendants qui couvraient le conflit. « Les journalistes ne sont pas autorisés à prendre des photos. Si les soldats du gouvernement sont battus dans les combats, ils se plaignent, que ce soit vrai ou non », a déclaré Abdinur de l'AFP. La police a détenu Abdinur et le cameraman indépendant Yusuf Jama en juillet pour avoir pris des photos de leur collègue, le photojournaliste de l'Associated Press, Farah Abdi Warsame, qui avait été touché dans des tirs croisés à Mogadiscio. Les journalistes ont été interrogés pendant plusieurs heures et contraints de supprimer leurs photos, a dit Abdinur au CPJ. En juin, le correspondent du journal américain New York Times, Mohammed Ibrahim, s'est enfui de la Somalie après avoir reçu des menaces des forces de sécurité du gouvernement sur un article disant que ce dernier avait engagé des enfants soldats. Ibrahim est retourné à Mogadiscio en septembre après que le gouvernement a promis de ne lui faire aucun mal.

Les forces de maintien de la paix de l'Union africaine (UA) ont aussi également entravé les journalistes dans l'exercice de leurs fonctions. En novembre, les troupes de l'UA à l'aéroport international Aden Adde ont empêché plusieurs photographes de prendre des photos d'un couple britannique qui avait été libéré par des ravisseurs, selon des sources locales.

Les groupes rebelles islamiques se sont progressivement infiltrés dans la région semi-autonome du Puntland, incitant ainsi les autorités à réprimer la presse sous couvert de sécurité de l'Etat. Le ministre de l'Information du Puntland, Abdihakim Ahmed Guled, a interdit à Nuh Muse, un correspondant d'Universal TV et de la Voix de l'Amérique, de travailler dans le Puntland, ont dit au CPJ des journalistes locaux. Aucune explication n'a été donnée, mais des confrères ont dit que le gouvernement croyait apparemment que Muse avait organisé des interviews avec le leader islamiste, Sheikh Mohamed Said Atom. Depuis 2005, Atom menait une guérilla prolongée à partir d'une base dans le village montagneux de Galgala, situé à environ 30 miles (45 kilomètres) au sud de la ville portuaire de Bossasso.

La station privée Horseed FM a également subi des représailles du gouvernement pour avoir interviewé Atom en août, après que les forces gouvernementales ont attaqué les troupes du Puntland dans la région de Galgala, a dit au CPJ le directeur de ladite station, Mahad Ahmed. Des policiers armés ont pris d'assaut la station à Bossasso le jour de l'interview, arrêtant ainsi le directeur adjoint Abdifatah Jama et sept autres membres du personnel de Horseed FM, selon des journalistes locaux. Les autres membres du personnel ont été relâchés après quelques heures, mais Jama a été reconnu coupable et condamné à six ans de prison le lendemain sur la base d'une loi anti-terroriste générale. Horseed FM a fait appel de la décision du tribunal, soulignant que Jama n'avait pas accès à un avocat pendant le procès sommaire, a dit Ahmed. Les dispositions de la loi anti-terroriste, adoptée par le parlement régional en juillet, n'avaient pas encore été publiquement diffusées à la fin de l'année, laissant la presse dans l'ignorance de ce qui constituait une infraction, ont dit au CPJ des journalistes locaux. Suite aux pressions internationales, Jama a été libéré suite à une grâce présidentielle en novembre.

Les journalistes ont subi plusieurs autres menaces de la part des forces de sécurité du Puntland et des groupes rebelles pendant toute l'année. Le CPJ a documenté neuf cas d'agression de journalistes par le personnel de la police et des forces de sécurité en toute impunité. Dans un cas, des agents de sécurité postés à la Haute Cour de Bossasso ont bastonné un journaliste de Radio Simba, Ahmed Ibrahim Noor, le laissant inconscient, ont rapporté des journalistes locaux. Noor a souffert de maux de tête et de vertiges pendant plusieurs jours après cette agression inexpliquée, selon l'Union nationale des journalistes somaliens.

En janvier, des assaillants non identifiés ont lancé des grenades dans les studios de trois stations de radio basées à Galkayo: Radio Voice Mudug, Radio Hobyo et Radio Galkayo. Burhan Ahmed Dahir, secrétaire général de l'Association des médias du Puntland, a déclaré au CPJ que trois journalistes et un garde de sécurité ont été blessés dans ces attaques. Les auteurs et le mobile de ces attaques n'étaient pas clairs, a dit Dahir.

Par comparaison, la république séparatiste du Somaliland, au nord de la Somalie, se vantait d'une presse dynamique. Des journaux tel que l'hebdomadaire privé Heegan, connu pour sa ligne éditoriale très critique envers le pouvoir en place, pouvaient faire une couverture approfondie et équilibrée de l'élection présidentielle de la région. Les responsables régionaux ont organisé une élection relativement pacifique et libre dans laquelle le chef de file de l'opposition Ahmed M. Mahamoud Silanyo a battu le président sortant, Dahir Riyale Kahin.

«Étant donné le manque de ressources et le faible niveau de formation des journalistes ici, les médias locaux ont fait un travail remarquable en couvrant le scrutin à travers les six régions du Somaliland », a dit au CPJ Jamal Abdi, reporter de la BBC. « Ils l'ont fait malgré quelques harcèlements. En début juin, la police a détenu plusieurs journalistes pendant une journée après qu'ils ont pris des photos de la garde présidentielle en train de s'attaquer à des personnes qui affichaient un drapeau du parti d'opposition, ont dit au CPJ des journalistes locaux. Des agents de sécurité ont également arrêté Hadis Mohamed, directeur de publication du site Web indépendant Baadiya, et l'ont détenu sans inculpation pendant trois jours qui ont coïncidé avec le vote, a dit Mohamed au CPJ. Il a dit qu'il a été ciblé pour avoir fait une couverture égale sur l'opposition.

L'Union nationale des journalistes somaliens a demandé au nouveau gouvernement de permettre aux stations de radiodiffusion privées d'opérer dans le Somaliland. Bien que le Somaliland avait une presse écrite relativement libre et indépendante, ses stations de radio et de télévision étaient contrôlées par l'État. Beaucoup de citoyens comptaient sur les stations de radio privées qui diffusaient hors du pays, telle que Horyaal Radio basée aux Pays-Bas, ont dit des journalistes locaux au CPJ.

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