Commençant et s'achevant par de sérieuses attaques contre la presse, une tumultueuse année 2008 a reculé le rang du pays comme leader régional de la liberté d'expression. Un projet de loi répressif sur les médias a circulé au parlement en décembre avant d'être, pour inaugurer 2009, ratifié en loi par le président Mwaï Kibaki. Mise en œuvre malgré les protestations des médias locaux et internationaux, cette mesure donne au gouvernement des pouvoirs considérables de censure. Le ministère de l'Information et la commission sur la communication nouvellement crée ont reçu une large autorité pour réguler la programmation et le contenu des médias audiovisuels. La loi conserve des dispositions permettant au ministre de la Sécurité intérieure de faire des descentes dans les rédactions et de confisquer du matériel de presse au nom de la défense de la sécurité nationale.
Au milieu de profondes divisions politiques et
ethniques, la presse a fait face à un torrent de menaces qui ont conduit à une
autocensure. Simultanément, les journaux ont été accusés de privilégier
tel ou tel côté dans leur couverture et les radios communautaires ont été
accusées d'avoir nourri les tensions par l'usage d'un langage connoté sur le
plan ethnique.
La crise s'est résorbée avec la formation en mars
d'un gouvernement de coalition par les candidats rivaux avec Kibaki comme
président et Odinga comme premier ministre. Cependant, la période troublée de
l'après élection a fait sursauter le monde et secoué la nation, soulevant de graves questions sur le futur de la presse kényane
jusqu'ici considérée comme l'une des plus libres du continent.
Des membres du ministère de
l'Information ont annoncé l'interdiction de la couverture en direct le
lendemain de l'annonce des résultats, déclarant que reportages et commentaires
pourraient inciter à plus de violences. David Makali, directeur de l'Institut
sur les médias, un organisme de défense de la presse basé à Nairobi, a qualifié
l'interdiction de « mesure extrême par un gouvernement en proie à la
panique ». Les médias ont, de façon
générale, respecté l'interdiction, loués en cela par le gouvernement et par les
observateurs de l'Union européenne. Les stations indépendantes KTN, NTV et
Citizen TV ont diffusé le message « Sauvez notre pays » en inscription
sur l'écran. Un groupe de 40 femmes journalistes a lancé une campagne du
« ruban blanc » pour encourager la paix et l'harmonie entre les
ethnies, selon l'une de leurs dirigeantes, Nancy Mburu dans un entretien avec
le CPJ. Les principaux quotidiens nationaux, The Nation et The Standard,
ont adopté un attitude similaire, publiant le même éditorial en Une, intitulé
« Sauvez notre pays bien-aimé ».
Cependant, des voix critiques ont dit
que certains journalistes ont manqué inutilement de vigilance dans leur
couverture de la crise, détournant leur regard à la fois de l'ampleur et des
causes de la violence. Kwendo Opanga, directeur éditorial du Standard Group,
qui possède The Standard, a dit que
les journalistes n'avaient pas enquêté de façon appropriée sur les allégations
de fraude sur les élections. « Les enjeux étaient tels que ne pas chercher
la vérité n'était pas permis », a-t-il déclaré. Sous la pression du
gouvernement, a-t-il ajouté, les médias ont minimisé certaines informations et
en ont ignoré d'autres entièrement.
Les analystes se sont aussi plaints
d'un certain favoritisme politique dans la couverture des élections. Dans des
entretiens avec le CPJ, des journalistes de The
Nation ont dit que leur journal avait eu tendance à soutenir le parti au
pouvoir, tandis que des membres de The
Standard ont déclaré que la couverture du leur tendait à appuyer le
Mouvement démocratique Orange de Odinga.
Hannington Gaya, président de
l'Association des propriétaires de médias du Kenya, qui compte vingt membres, a
déclaré à Reuters que certains de ses membres avaient appliqué
« sélectivement » l'interdiction de diffuser en direct, arrêtant la
couverture d'un parti et continuant celle de l'autre.
Les journalistes ont travaillé dans un
climat marqué par la peur. Dans de nombreux entretiens, des journalistes de
premier plan et des rédacteurs en chef ont dit au CPJ avoir reçu des menaces de
mort par texto et par email, tout au long de janvier et jusqu'en février. La
plupart de ces menaces semblent être venues de militants kikuyus et d'agents de
la sécurité d'Etat, a déclaré Makali dans un entretien pour le magazine du CPJ,
Dangerous Assignments.
Trois journalistes ont été gravement
blessés dans la période autour des élections. En janvier, les photographes Hezron
Njorge de The Nation et Robert
Gicheru de The Standard ont été
blessés par balle alors qu'ils couvraient les émeutes dans les bidonvilles de
Kibera, à Nairobi, a rapporté The Nation.
Tous deux ont été hospitalisés mais se sont remis de leurs blessures. Clifford
Derrick, reporter et cameraman à Kenya Television Network, a été brutalement
agressé en essayant de couvrir les allégations de fraude électorale à Nairobi.
On pense que des militants du parti au pouvoir sont derrière cette agression à
l'issue de laquelle Derrick a été hospitalisé pour de graves blessures aux
reins, selon des journalistes locaux et des organisations kényanes de droits de
l'homme. L'agression a eu lieu le 26 décembre 2007 mais a été largement
occultée pendant plusieurs semaines.
Le gouvernement et des organisations
de la société civile ont critiqué les nombreuses radios communautaires du Kenya
pour avoir promu la violence au cours de la crise post-électorale. Selon une
étude des médias financée par le Programme des Nations Unies pour le
Développement, plusieurs stations en langues locales ont utilisé un langage
voilé et idiomatique pour susciter les divisions ethniques. Le directeur de la
Commission kényane des droits de l'homme, L. Muthoni Wanyeki, a déclaré que
certains organes étaient « clairement complices » de la montée de la
violence.
Il reste que, d'après le témoignage à
la BBC de Peter Oriare, un correspondant de The
Nation, les messages implicites sur les radios locales ne sont pas grand
chose en comparaison du flot de menaces par téléphone portable privé et par
email qui ont encouragé la haine et la violence ethnique. Odero, du Haut
conseil des médias du Kenya, un organe indépendant de régulation des médias, a
remarqué que les politiciens propriétaires de stations de radio portent une
lourde responsabilité dans l'aggravation des tensions. « Au Kenya, on a
une situation où certains politiciens possèdent des stations FM, notamment en
langue locale », précise-t-il.
Le 4 février, tandis que la violence
se résorbait, le ministre de l'Information Samuel Poghisio a rendu visite aux
principales sociétés de presse pour leur annoncer que l'interdiction de
diffuser en direct allait être levée. Poghisio et d'autres membres du
gouvernement ont utilisé la crise comme prétexte pour suggérer des mesures de
contrôle de la presse. Le pouvoir a annoncé qu'il allait établir un groupe de
travail pour revoir la couverture de la période post-électorale par les médias.
De son côté, Poghisio a menacé de fermer cinq stations locales sur des accusations
d'incitation à la violence. Dans les deux cas, le gouvernement n'a pas donné
suite à ces projets.
Dans son entretien à Dangerous Assignments, Makali a fait une
analyse mitigée du travail des organes d'information. « Le journalisme
kényan a eu son baptême du feu. Il est généralement reconnu que les médias
n'ont pas été glorieux et ont participé à la division ethnique qui a marqué la
campagne », a-t-il dit. Néanmoins, note-t-il, « étant donné
l'intensité de la bataille et de la crise post-électorale, les médias ont tenu
bon en faisant un travail assez professionnel. L'intégrité générale des médias
demeure intacte ».
Tandis que la crise électorale a dominé le paysage médiatique, le meurtre mystérieux d'un photographe natif de Nouvelle-Zélande a soulevé de nombreuses questions. En mai, Trent Keegan a été retrouvé mort dans un fossé près du Parlement à Nairobi. La police a déclaré qu'il avait été victime d'un vol ayant mal tourné, mais ses confrères et des membres de sa famille sont demeurés sceptiques car l'argent dans son portefeuille s'y trouvait encore, tandis que son ordinateur et téléphone portables avaient été volés. La police a arrêté deux hommes. Un a été acquitté au procès, l'autre était toujours inculpé fin 2008. Keegan avait travaillé sur un conflit foncier entre une compagnie de safari et la communauté locale masaï dans le nord de la Tanzanie.
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