En retour, le gouvernement de Wade a
envoyé un message ambigu. Le ministre de l'Intérieur Cheick Tidiane Sy a muté
les agents impliqués dans l'agression mais, dans une déclaration le 10 juillet,
il a accusé les journalistes d'avoir provoqué l'incident en agressant l'un des
agents. Le ministre de l'Information, Abdoul Aziz Sow, a déclaré au quotidien
privé Le Quotidien que la sécurité
des journalistes était « un souci essentiel du gouvernement ».
Cependant, Farba Senghor, ministre du Transport aérien a appelé le
gouvernement et ceux qui le soutiennent à boycotter les médias impliqués dans
les manifestations. Le procureur de la République a annoncé la nomination d'un
juge d'instruction expérimenté pour superviser l'enquête sur l'agression, mais
fin 2008 aucune inculpation n'avait été dressée à l'encontre des policiers.
L'affaire a eu de l'écho en partie
parce que la police avait déjà fait usage de violence contre les journalistes à
peine trois mois plus tôt. En mars, elle avait en effet utilisé le Taser contre
le reporter de Walf TV Ousmane Mangane, alors qu'il essayait de mener une
interview en direct avec une députée de l'opposition, Mously Diakhaté, au cours
d'une manifestation antigouvernementale à Dakar.
Ces agressions ont eu lieu dans le
contexte d'un discours endurci de Wade envers la presse. Le président fut
pourtant un allié et favori de la presse lors de son avènement au pouvoir en
2000. Toutefois, dans son livre publié en 2008, Une vie pour l'Afrique, Wade décrit son désamour avec la presse,
pourtant considérée comme ayant contribuée à la transition démocratique l'ayant
amené au pouvoir. « La presse qui m'a accompagné et soutenu lors de la
campagne présidentielle de 2000 a commencé à se retourner contre moi début
2002-2003. Je trouve ces attaques très injustes », écrit-il.
En juillet, alors qu'il assistait à la
convention annuelle de l'Association nationale des journalistes noirs (NABJ)
basée à Chicago, Wade s'est interrogé sur les qualifications des journalistes
sénégalais et les a accusés de manquer de déontologie. « Qui est
journaliste ? Ce sont des politiciens ! Les journalistes sont
corrompus", a-t-il déclaré dans le journal de la convention de la NABJ, Unity News. La presse sénégalaise a été
« infiltrée par la politique », a-t-il dit dans le Chicago Sun-Times. « Si vous ne
leur donnez pas d'informations, ils vont en inventer. Ils insultent les gens.
Ils les accusent alors qu'ils n'ont même pas de preuves. » Alors même
qu'il était loué par la NABJ comme « un porte-parole de premier plan de la
démocratie et du développement », Wade a déclaré qu'il pousserait pour que
les journalistes aient l'obligation d'être agréés, reçoivent une formation
professionnelle et aient un diplôme. Le gouvernement n'a cependant pris aucune
mesure immédiate sur ce front.
Les partisans du Président ont aussi
pris la presse pour cible. Dans un commentaire long de 4100 mots et publié le 4
août dans le quotidien d'Etat Le Soleil,
le parlementaire Iba Der Thiam a dépeint la plupart des journalistes comme des
gens corrompus et sans éducation, se livrant au chantage et à des activités
« terroristes ». Dans cet article intitulé « L'émergence d'un
journalisme voyou menace nos libertés », Thiam a déclaré que la moitié des
articles publiés dans la presse indépendante étaient faux. Il a dit que la
critique du gouvernement doit être faite « de façon responsable », à
défaut de quoi elle sape l'intérêt national et le développement.
En août, le ministre des Transports
aériens Senghor, chef de file de la propagande du parti au pouvoir, le Parti
démocratique sénégalais, a menacé de représailles plusieurs quotidiens privés
qui avaient publié des articles critiques, dont un entretien avec son épouse dont
il est séparé et un article s'interrogeant sur son salaire en tant que président du
conseil d'administration d'une compagnie de bus privée. Dans un communiqué
publié dans Le Soleil, Senghor a
accusé les journaux « d'orchestrer » une série « d'attaques
excessives » contre lui « avec une intention manifeste de
nuire ». Le communiqué ajoutait : « Il n'y a aucune différence
entre la violence verbale, écrite et physique. La liberté de la presse ne donne
pas du tout le droit à un journaliste d'attaquer sans cesse et en toute impunité
d'honnêtes citoyens. » Il a déclaré se réserver le droit d'agir pour son
autodéfense.
Trois jours plus tard, une dizaine
d'hommes ont mis à sac les salles de rédaction des quotidiens privés L'As et 24 Heures Chrono à Dakar. Les agresseurs ont endommagé l'équipement
et attaqué le personnel à la bombe lacrymogène, blessant l'assistant de
production de 24 Heures Chrono Ablaye
Dièye. Plusieurs journalistes interrogés par le CPJ ont rapporté avoir vu les
agresseurs dans un 4x4 Toyota L200 blanc, avec une plaque d'immatriculation
marquée « AD » comme celles appartenant au gouvernement. Senghor a
nié toute implication mais a suggéré que les journaux avaient peut-être
provoqué ces attaques. « Quand on sème le vent, on peut s'attendre à
récolter la tempête », a-t-il déclaré.
Le 28 août, Senghor a été démis de ses fonctions et dépouillé de son immunité gouvernementale, après que la police a arrêté plusieurs suspects de l'attaque ayant des liens avec le ministre. Un tribunal pénal de Dakar a condamné 12 individus à 5 à 6 ans de prison pour cette agression, dont le chauffeur de Senghor et deux de ses gardes du corps. Senghor lui-même est sous enquête, selon la presse, mais n'avait pas été inculpé fin 2008.
La secte musulmane des Mourides -
disciples d'un poète et mystique islamique du XIXe et XXe siècles - qui est
politiquement influente au Sénégal a agressé et menacé les journalistes
couvrant leurs activités. Au cours d'un incident largement couvert dans la
ville de Mbacké, le Khalife mouride Serigne Bara Mbacké a frappé Babou Birame
Faye, reporter à l'hebdomadaire Weekend,
lorsque celui-ci a sollicité une interview. Faye n'a pas été blessé et le
dirigeant s'est plus tard excusé.
L'enquête du CPJ montre que le gouvernement de
Wade s'est mis à envoyer le Division des Investigations Criminelles (DIC)
discipliner les salles de rédaction. Le 30 mars, par exemple, des officiers de
la DIC ont fait une descente à Walf TV et ont confisqué les bandes d'images
après que la station a diffusé en direct les affrontements entre la police et les
gens manifestant contre la flambée des prix de l'alimentation, de l'essence et
d'autres produits de base à Dakar. Le porte-parole de la police nationale,
Alioune Ndiaye, a rejeté l'idée que le DIC dépassait les limites, déclarant
dans un entretien au CPJ que les policiers n'étaient « pas limités dans
leurs actions ». Tout au long de l'année, le DIC a régulièrement convoqué
des journalistes pour interrogatoire et bloqué la distribution des journaux
comportant des articles sensibles. En juillet, la police a saisi un numéro de L'As. Elle a interrogé son directeur de la rédaction Mamadou Thiemo
Tall et le reporter Daouda Thiam après qu'ils ont
essayé de publier un entretien avec un dirigeant syndical critiquant le
ministre de la Justice.
Wade a été élu sur des promesses de réformes, dont la
révision du code pénal. Ce code criminalise la diffamation et comporte des
incriminations sur la sécurité nationale formulées en termes vagues. Plus de dix
journalistes ont été envoyés en prison depuis 2000 sur la base de ces articles
du code pénal, selon les recherches du CPJ. Son
gouvernement n'a néanmoins pas tenu ses promesses, persistant à ignorer un
rapport rédigé par une commission présidentielle en 2004. Cette commission, qui
comprenait des journalistes, des représentants de la société civile et des
experts juridiques internationaux, appelait à la suppression d'incriminations
répressives telles que l'« offense au chef de l'Etat », la
« publication de fausses nouvelles » et les « actes de nature à
troubler l'ordre public et à occasionner des troubles politiques graves ».
Dans son livre, Wade dit que le gouvernement est toujours en train de
considérer les propositions pour remplacer les peines de prison par des amendes
dans les affaires de diffamation.
Entre temps, Jules Diop et Serigne Saliou Samb, rédacteur
en chef et rédacteur en chef adjoint du quotidien privé L'Observateur, ont écopé d'une peine de six mois de prison avec
sursis à propos d'un article critiquant le ministre de l'Intérieur Ousmane
Ngom. Papa Moussa Guèye, rédacteur en chef du quotidien privé L'Exclusif, a reçu la même peine pour
« publication de fausses nouvelles » pour un article critique à
l'égard de Wade. En août, l'éditorial de Une commentant une allégation de
blanchiment d'argent impliquant Wade et son fils Karim, a conduit à
l'arrestation et à la condamnation d'El Malick Seck, directeur de la rédaction
de 24 Heures Chrono, sous le coup de
plusieurs articles du code pénal, dont l'offense au chef de l'Etat, la
publication de fausses nouvelles et la menace à l'ordre public. Seck a été
condamné à trois ans de prison. Il a fait appel mais demeurait derrière les
barreaux fin 2008.
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