Ce même jour, alors qu'ils
conduisaient de Kiwanja à Goma, le journaliste belge Thomas Scheen, son
interprète Charles Ntiricya et son chauffeur Roger Bangue ont été enlevés
par des miliciens progouvernementaux Maï-Maï. Scheen, correspondant du
quotidien allemand Frankfurter Allgemeine
Zeitung, avait couvert la situation à Kiwanja, a raconté plus tard Ntiricya
au CPJ. Les miliciens ont saisi leurs biens, puis les ont remis à un commandant
milicien, qui a demandé 800 dollars pour les relâcher. Incapables de payer
cette somme, ils ont dû marcher 40 kilomètres à pied pour rejoindre un haut
responsable politique Maï-Maï, qui les a remis à l'armée congolaise. Après
trois jours, ils ont été récupérés par des soldats de la paix de l'Onu.
Au moins quatre autres médias
audiovisuels au Nord-Kivu ont fermé par précaution au cours des combats début
novembre, craignant le pillage, selon Kambale, qui dirige aussi le Réseau des
radios et télévisions de l'Est du Congo. Dorika FM, une station à Nyamilima,
près de la réserve des Virunga où se trouve l'espèce menacée des gorilles des
montagnes, a continué à diffuser des annonces de service public sur des
personnes disparues, selon Kambale.
L'instabilité née de la situation dans
le Nord-Kivu a mis en danger la sécurité des journalistes dans les provinces
limitrophes. En octobre, le reporter Jean-Paul Basila, du réseau de radios
Okapi, soutenu par l'Onu, dans la région insubordonnée de l'Ituri, a pris la
clandestinité après avoir reçu des menaces. Basila a déclaré que les menaces
venaient d'officiers de l'armée congolaise à cause d'une couverture jugée
défavorable aux forces gouvernementales au cours de combats contre la milice
locale du Front populaire pour la justice au Congo.
Le 21 novembre, des hommes armés non
identifiés ont tué le journaliste de Radio Okapi, Didace Namujimbo, près de son
domicile dans la capitale du Sud Kivu, Bukavu. Le procureur de Bukavu, Jacques
Melimeli, a dit à Radio Okapi que le journaliste avait reçu une balle dans le
cou. En décembre, Melimeli a annoncé que l'affaire était renvoyée devant une
cour militaire car l'arme du crime était une mitraillette AK-47. Fin 2008,
aucune arrestation n'avait été effectuée. Le frère du journaliste, Déo
Namujimbo, qui est aussi vice-président du Syndicat de la presse nationale
congolaise, a déclaré au CPJ que seul le téléphone portable de Namujimbo avait
disparu. Les 50 dollars se trouvant dans son portefeuille y étaient toujours.
Les voisins ont dit avoir entendu un échange animé entre le journaliste et les
hommes armés juste avant d'entendre le coup de feu, selon la presse. Namujimbo
n'avait fait part d'aucune menace, selon les reporters locaux.
Le chef du bureau de Radio Okapi à
Bukavu, Forien Barbey, a déclaré que le meurtre soulignait le caractère
excessivement dangereux de la situation pour les journalistes. Les véhicules de
l'Onu escortent régulièrement les journalistes de Radio Okapi pour aller ou
revenir du travail, a-t-il ajouté, mais ils demeurent quand même des cibles. Barbey a dit que tous les
membres de la station devaient désormais systématiquement faire part de toute
menace.
Namujimbo est le second journaliste de Radio Okapi à être assassiné à Bukavu en un peu plus d'un an. Serge Maheshe, rédacteur en chef adjoint, avait été tué en juin 2007, à l'âge de 31 ans.
En mai, un tribunal militaire de
Bukavu a confirmé la peine de mort prononcée en août 2007 contre trois hommes
accusés du meurtre de Maheshe mais, il a rejeté les condamnations de deux
autres amis du journaliste. Ce nouveau procès, commencé en février, a été critiqué
par la mission de l'Onu en RDC pour « des violations nombreuses et graves du
droit fondamental au procès équitable », comme la présomption d'innocence
et une gestion correcte des indices de crime. Le tribunal n'a pas établi de
motif clair du crime.
La justice a aussi fléchi dans
l'affaire du meurtre du photojournaliste freelance Patrick Kikuku Wilungula,
assassiné en août 2007 à Goma. Les tueurs avaient aussi pris la caméra de
Wilungula. Plus d'un an plus tard, aucune arrestation n'a eu lieu. En novembre, Jean-Blaise
Bwamulundu, un procureur militaire à Goma, a déclaré au CPJ que des enquêtes
civiles et militaires distinctes étaient en cours.
Dans la capitale Kinshasa, les forces de sécurité
ont cherché à faire taire les médias audiovisuels indépendants ayant diffusé
des opinions critiques à l'encontre du président Joseph Kabila et de son
gouvernement. Des journalistes sont souvent détenus et interrogés à cause de
leurs décisions éditoriales, selon des informations
recueillies par le CPJ.
En septembre, des techniques
d'intimidation ont été utilisées lorsque le média privé Global Télévision a
diffusé une conférence de presse où l'homme politique d'opposition Ne Muanda
Nsemi a accusé des responsables du gouvernement d'être responsable de la guerre
dans l'Est. Quelques heures après l'émission, des officiers de police en
uniforme et des agents en civil armés ont contraint la station à suspendre sa
diffusion et ont saisi le matériel de transmission, selon l'organisation de
défense de la liberté de la presse Journaliste en Danger (JED). Les agents de
la sécurité ont arrêté le technicien Daudet Lukombo, qu'un magistrat a plus
tard inculpé pour « incitation à la rébellion », une charge
n'existant pas dans le code pénal congolais, selon des experts juridiques. L'accusation
a été rejetée pourtant Lukombo a passé 16 jours en prison. La station a repris
ses émissions après une semaine.
Le 19 novembre, des agents de l'Agence
nationale congolaise de renseignements (ANR) ont fait une descente musclée dans
les locaux de Raga Télévision alors que cette station diffusait une interview
avec le député d'opposition Roger Lumbala. Dans cet entretien, le politicien
critiquait le limogeage par Kabila du chef de l'armée et l'ouverture d'un
bureau du Président au parlement. Les agents ont confisqué la cassette de
l'entretien et détenu les responsables de la rédaction Mbuyi Bwebwe, Rosette
Mamba, le reporter Robert Muïla et deux techniciens. Les cinq membres du
personnel ont été relâchés deux jours plus tard cependant, le rédacteur en chef
Jules Mwamba a pris la clandestinité par crainte d'une arrestation, selon les
journalistes locaux.
La santé de Kabila a aussi été un
autre sujet sensible pour les médias. Le 7 mars, des agents de l'ANR en civil
ont interpellé le rédacteur en chef de L'interprète,
Nsimba Ponte, après que son bihebdomadaire kinois a publié plusieurs chroniques
critiquant le Président et évoquant une blessure par balle dont il serait censé
souffrir (information publiquement non confirmée). Trois semaines plus tard, l'ANR
a arrêté Davin Tondo, l'adjoint de Ponte. Les deux hommes ont été maintenus au
secret sans être inculpés pendant près de trois mois. Ils n'ont été présentés à
un tribunal que le 6 juin, où ils ont été inculpés de diffusion de fausses
nouvelles, menace à la sécurité de l'Etat et offense au chef de l'Etat, a
rapporté JED.
Parlant au CPJ par téléphone depuis le
Centre pénal et de rééducation de Kinshasa, en juin, Ponte a dit qu'il était
détenu dans une cellule avec une vingtaine d'autres prisonniers. Dans une
lettre à Symphorien Mutombo Bakafua Nsenda, alors ministre congolais de la
Justice et des droits de l'homme, le CPJ a appelé à la libération des deux
hommes. Cette lettre faisait suite à des informations sur la santé précaire de
Ponte et après que le procureur avait déclaré que ces détentions préventives de
plusieurs mois étaient illégales. Pourtant, une libération sous caution leur a
été refusée. En novembre, selon JED, un magistrat de Kinshasa a condamné Ponte
à dix mois de prison et Tondo à neuf mois. Les deux hommes étaient toujours en
prison quand, au 1er décembre, le CPJ a fait son recensement annuel
des journalistes emprisonnés pour leur travail.
Cette affaire illustre la tendance en
cours aux arrestations et détentions extrajudiciaires dans lesquelles des
journalistes ont été incarcérés au-delà de ce que la Constitution du Congo
autorise. Un rapport sur les droits de l'homme publié par la mission de l'Onu
de maintien de la paix en RDC a conclu que les autorités violaient
systématiquement la limite constitutionnelle de 48 heures de détention sans
charge.
Des journalistes ont été agressés dans l'exercice de leur travail et les agresseurs n'ont régulièrement pas été punis. En novembre, des membres du Parti lumumbiste unifié ont agressé et retenu en otage cinq cameramen à la suite d'une bagarre au siège du parti, a rapporté JED.
Selon des journalistes locaux, les
membres du parti ont confisqué les cassettes et cassé le matériel de
Jean-Claude Bode de Tropicana TV, Mutombo Kabeya d'Africa TV, Olivier
Mbuilu de Congoweb TV, José Ngalamulume de Global TV et Yves Songila de Horizon
33 TV.
En avril, des assistants de Pedro
Gomez Ngoma, consul général de l'Angola dans la ville méridionale de
Lumumbashi, ont agressé le directeur de l'information de Radiotélévision
Mwangaza Jean-Pierre Ndolo et son reporter Pascal Luboya. La directrice
de la station, Rose Lukano, a dit au CPJ que l'agression était liée à un
reportage exclusif réalisé en 2006 sur l'inscription illégal d'électeurs
angolais au scrutin historique en RDC. Ndolo a déposé plainte pour agression et
coups et blessures après avoir passé deux jours à l'hôpital.
Les autorités ont aussi appliqué des
mesures de censure contre certains médias. Le 9 septembre, le ministre de la
Communication, Emile Bongeli, a interdit trois radios privées et cinq
télévisions, alléguant de violations de la réglementation sur le paiement des
taxes, selon un décret obtenu par le CPJ. Les stations ont fait appel mais, fin
2008, la plupart ne diffusaient pas.
En septembre également, au cours d'une
querelle juridique sur l'attribution des fréquences, Bongeli a ordonné à la
police de confisquer le matériel de diffusion de la station kinoise populaire
Molière Télévision. Bongeli a attribué la fréquence de cette station à TVS1,
une chaîne détenue par le Premier ministre Adolphe Muzito et a refusé de se
soumettre à une décision de justice annulant son ordre, selon des journalistes
locaux. Molière n'a pas repris sa diffusion depuis le raid matinal du 26
septembre.
La diffamation demeure une infraction
pénale même si une réforme est évoquée. En février, un tribunal de Mwene-Ditu,
ville située au centre du pays, a condamné Justin Kabasele, de Radio-Télévision
Kasaï Horizons, à une année de prison et une amende de 750 000 francs CFA (1 300
dollars US). Ce jugement est lié à une émission, diffusée en 2007, critiquant
un employé municipal. Kabasele est resté libre en attendant l'appel. Dans ce
qui est une rare victoire pour la presse, un tribunal de Kinshasa a rejeté la
plainte pour diffamation déposée par le gouverneur de la province de
l'Equateur, au nord-ouest du pays, contre le rédacteur en chef Achille Kadima
Mulamba. Une rubrique de l'hebdomadaire de Mulamba Africa News avait évoqué les plans présumés du gouverneur José
Makila de succéder à Jean-Pierre Bemba au poste de président du parti
d'opposition Mouvement pour la libération du Congo. Bemba, un ancien chef
rebelle, a été arrêté en mai en Belgique pour crimes de guerre. Il est en
attente de son procès.
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